J’habite La Roche-sur-Yon depuis longtemps et mes parents sont de
Bordeaux ; ils ont fait b¬tir dans les années 80 une petite maison de
vacances à la pointe de l’île d’Oléron, et pendant longtemps nous nous
sommes retrouvés là-bas à mi-chemin entre Bordeaux et La Roche, mais mon
père est décédé et ma mère a mis son point d’honneur à continuer à
entretenir cette petite maison vouée à la location saisonnière en été.

Ainsi, chaque printemps, il fallait aider ma mère à préparer la maison
pour la location, repeindre les boiseries, laver les vitres, vérifier la
plomberie, frotter tous azimuts, poncer, tondre, tailler, planter,
arracher, etc… Là, il faut dire que ma mère et moi n’avons pas les
m mes go€ts, elle adepte inconditionnelle de la bombe insecticide, du
désherbant et de la  » propreté  » sociale et visible de loin, et moi,
plutôt  » écolo  » adepte des fleurs sauvages et protectrice des animaux ,
avec un go€t avéré de la surenchère, pour contrer les manies castratrices
de ma mère.

Un jour, nous arrivons l’une du sud, l’autre du nord et nous entrons dans
le jardin pour inspecter l’état de la maison après plusieurs mois
d’absence. Ma mère entre comme une tornade, le balai en mains pour
commencer le nettoyage de printemps, et moi, je m’arr te net sur la
terrasse : un bruit d’ailes attire mon attention « Tiens, me dis-je, un
oiseau aura fait son nid sous une tuile du toit ». Je cherche des yeux le
nid mais rien. Ils sont bien cachés.  » Pourvu que ma mère ne viennent pas
les dénicher au karcher !  » pensais-je ; aussi je faisais tout pour
qu’elle ne séjourne pas longtemps pas sur la terrasse et essayais de
l’entraîner à l’intérieur de la maison. Après les premiers nettoyages de
sol et de vitres finis, je repasse sur la terrasse et là encore c’est le
m me bruit d’ailes mais aucun oiseau n’est visible.

J’essaie de réfléchir et de localiser plus précisément les petites b tes,
et tout à coup je réalise que les ailes ne battent pas en haut mais en
bas, … et du côté de la descente d’eau en alu : un oiseau est
prisonnier à l’intérieur ! Un rapide coup d’oeil me montre qu’il a d€
glisser depuis la dalle, franchir 2 petits toboggans coudés consécutifs
et tomber 2 m plus bas.

Alors, je ne peux plus m’intéresser à autre chose, le ménage n’existe
plus : depuis quand est-il tombé ? Comment le sortir de là ? Je ne peux
le laisser se débattre dans ce puits humide et noir ! Il a encore de
l’énergie… et il m’entend car il se manifeste doublement quand je passe
près de lui.

Je regarde les vis qui tiennent les tuyaux en alu: impossible de les
dévisser, ils sont rivés industriellement, et c’est dimanche, aucun
plombier ne se déplacera, sans compter que ma mère va hurler si je lui
dis qu’il faut démonter la gouttière.

Je reste un moment à réfléchir, et ma mère me rejoint étonnée, elle aussi
entend le bruit d’ailes

– «a fait des saletés tous ces oiseaux ! Papa avait pourtant mis du
grillage pour les emp cher de faire leurs nids…

Mais quand je lui explique qu’il ne s’agit pas du toit mais de la
gouttière, son sang ne fait qu’un tour :

– Ah, maintenant «a va boucher les gouttières ! Et les locataires qui
arrivent bientôt ! Il ne manquait plus que «a ! Tant pis, dit-elle, on
n’a pas de temps à perdre, il faut continuer le nettoyage.

Impossible de continuer pourtant car c’est moi qui me débats au fond de
la descente d’eau, c’est moi qui souffre, c’est moi qui ai envie de
revoir le jour et qui ai peur de mourir.

Il doit bien y avoir une solution ce n’est pas possible ! Or, la veille
au soir, (quelle coœncidence !) j’avais vu une émission sur Arte
consacrée à l’intelligence des oiseaux, surtout les corvidés des
expériences y prouvaient leur sens de l’adaptation et de l’innovation.

Alors, je ne doute plus et me précipite dans le cabanon à outils que dans
la famille nous appelons le  » Fouillis Fouilla  » et là, à toute vitesse,
je trouve une vieille clé, un bout de ficelle mais elle est petite, un
morceau de c¬ble de vélo pour la prolonger, j’attache tout «a et avec
l’escabeau, j’accède à l’entrée de la descente d’eau : la clé passe juste
et descend avec son poids entraînant le c¬ble et la ficelle, je vérifie
que le tout est assez long pour aller jusqu’en bas, là oï est l’oiseau,
je fixe le tout à un bout de gouttière, bien solidement et je dis au
petit prisonnier : « maintenant si tu es malin c’est le moment de le
montrer ! » et je pars faire un tour de vélo car je ne peux plus supporter
ce bruit d’ ailes.

Un quart d’heure après, je reviens: les ailes se cognent toujours,
pourtant cela ne vient plus du bas du tuyau, mais du haut !

Donc il a réussi à se hisser, Dieu sait comment, mais «a marche !

Ce sont des minutes d’exaltation intense, j’attends cette fois au pied du
toit et au bout d’un moment, il finit par apparaître enfin sur le bord.
C’est un étourneau.

Il est ébouriffé, comme saoulé, il dodeline de la t te, réapprend la
lumière du jour, jouit du beau soleil, prend son temps, il cherche sans
doute ses congénères mais ils sont partis depuis longtemps…

Ma mère prévenue vient aussi voir le miraculé: elle le considère, se
tait, ne pense plus à son ménage, elle n’en revient pas, le chiffon à
poussière reste suspendu en l’air, c’est un silence religieux, il se
passe quelque chose de profond, bien au-delà des mots.

L’oiseau volette un peu vers l’arbre le plus proche, puis au bout d’un
moment, reprend son élan et s’envole vers un toit de maison plus loin. Je
le perds de vue mais c’est moi qui vole, c’est moi qui revis !

C’est un moment de vie intense, je m’y suis sentie forte, et infiniment
légère. Quand je raconte l’aventure, les gens me croient à moitié, mais
maintenant je regarde les oiseaux autrement… tous.

Femme, 58 ans