Le brouillard enveloppait la campagne qui peinait à se réveiller. Le
facteur commençait lentement sa tournée, les enfants embrassaient maman
avant de s’enfuir dans la cour de l’école. Les lampadaires encore allumés
se demandaient s’ils allaient enfin se reposer ! C’était l’hiver, dans un
petit bourg Vendéen. Un petit village ou tout le monde se connaît, ou
tout le monde ne s’aime pas mais, on se supporte.

Un bourg où l’on parle encore le patois local, fait de français et de
François. Un dialecte que l’on emploie lorsque l’on ne veut pas que les
étrangers comprennent la teneur de la discussion.

La petite épicerie ouvrait ses portes. Les premiers clients s’y
engouffraient à la recherche d’un pain ou d’une boule tranchée.

Le cafetier descendait les chaises des tables tout en discutant avec
Pierre, Paul ou Jacques qui sirotaient là leur premier Muscadet.

Les parents s’enfuyaient vers la ville voisine. Le travail les attendait
! Les écoliers rougis par le froid se débarrassaient de leur cache nez
devant la porte de la classe. Le brouillard ne voulait pas s’en aller,
comme attiré par cette terre noire qui sent l’humidité.

Emmitouflés dans leurs lourds manteaux sombres, les anciens s’en allaient
en couple vérifier le cours de la rivière. Celle-ci serpentait entre deux
falaises de granit, ou la végétation s’accrochait tant bien que mal. La
pêche était fermée, mais ils savaient que le cours d’eau abondait en
poissons de tout genre.

Une nouvelle matinée débutait. Une journée s’enclenchait dans la brume
d’une fin de nuit qui s’éternisait. Dans les prés, les chevaux
galopaient. Sans doute voulaient-ils se débarrasser de cette fraîche
rosée qui leur collait aux flancs. Au loin un chien gueulait, des vaches
s’appelaient, des corbeaux s’envolaient.

Un tracteur passait, laissant derrière lui un sillage de cette terre
embarrassante qui alourdit les pneus. Deux bigotes prenaient comme tous
les matins le chemin du cimetière ; comme si celui-ci attendait
impatiemment leur prière.

Un matin somme toute bien ordinaire, loin de la fureur des grandes cités
tentaculaires.

Le soleil aujourd’hui brillerait par son absence ! Les nuages de terre
feraient front jusqu’au soir, enveloppant le bourg et la campagne
environnante dans une triste tunique mélancolique.

Il faisait froid ! Les cheminées lâchaient des spirales de fumées
odorantes.

Les bûches se consumaient tranquillement en attendant d’être remplacées
pour la journée. Grand-mère débutait la cuisine, en épluchant les
premiers légumes. Grand-père chaussait ses lunettes pour s’enquérir des
nouvelles locales !

Peu à peu, quelques automobiles tous phares allumés, apparaissaient ci et
là dans un claquement de vieux moteur mal réglé.

Les gens du pays attendraient midi, le repas, le journal de 13 heures, la
sieste ! Et puis ce serait le soir, la nuit, le froid, la brume. Demain
tout recommencerait, inexorablement, lentement, sans heurt et
surtout…sans bruits.

Telle est la campagne, tel est le monde rural.

Ils attendraient patiemment le printemps, lorsque les jours allongent et
se démènent pour durer encore, et encore plus longtemps. A 11 heures, le
pineau serait plus liquoreux, plus doux, plus agréable au palais. Les
parties de boules reprendraient jusqu’à la nuit. Ces mêmes nuits
deviendraient chaudes. On commencerait à laisser les persiennes ouvertes
dans les chambres. On traînerait le soir dans le jardin, en contemplant
les drôles folâtrer dans l’herbe fraîche. En s’aimant, ou en s’engueulant
selon les jours. Il y a longtemps que l’on a proscrit l’amour ! Si amour
il y a eu ! Chez nous on se marie pour satisfaire, pas pour déplaire.
Telle est la vie dans nos contrées lointaines ! Tel est la campagne et le
monde rural…

Lorsque l’été prend ses quartiers, les envahisseurs s’emparent de la
forêt, de ses chemins, de ses lisières, et de ses clairières. Ils se
comportent en conquérants, ignorant les lois de la nature, la salissant,
la violant dans ses moindres recoins !

Les villageois voient toujours cela d’un mauvais oeil, mais certains en
ont besoin. Mais c’est aussi le temps des festivités, des longs repas
trop arrosés, des barbecues embaumant le jardin des voisins. Les jeunes
vont se baigner dans le lac, dégustent des glaces aux terrasses des
cafés. Ils connaitront sans doute ici leur premier amour, celui qui
normalement doit durer toujours.

Les estivants prendront peu à peu la couleur de la terre, s’enivrant de
chaleur, de repos et de bonheur. Preuve que les citadins peuvent, quand
ils le veulent se fondre dans le paysage. L’été et ses orages, qui
rebondissent sur les falaises dans un bruit lourd de locomotive à
l’agonie.

L’été ! Son 14 juillet, son 15 août, ses bals, ses karaokés.

Et puis un jour de rentrée, tout s’arrête !

La fête est terminée. La vie reprend ses droits, les anciens le chemin de
la taverne, et les bigotes celui des tombes qu’il faut bien entretenir de
peur de mourir à leur tour.

Telle est l’existence dans nos chaumières !

Telle est la campagne dans notre univers rural.

Et puis ce sera l’automne, et ces soirées sinistres, qui vous donnent un
goût amer dans la bouche. Cette saison aphone qui rapproche de la
Toussaint. En fait, chacun s’habitue à ces passages de gens qui
n’appartiennent pas à la communauté. Ils font vivre la municipalité !
Plus tard la brume envahira les rues. Les lampadaires recommenceront à se
poser les mêmes questions. Les chevaux continueront de galoper, les
vaches de s’appeler, les chiens de gueuler au passage d’un vol de groles.
N’y voyez pas de mal, nous ressemblons à personne, et c’est tant mieux,
car il vaut mieux être unique que trop nombreux.

Philippe, 56 ans