Dans les années 50, la Vendée demeurait un département où l’église
catholique s’imposait fermement. L’emblème des deux cœurs enlacés prenait
alors toute sa signification… L’école Publique, donc laïque, était
baptisée  » L’école du diable  » ! Pensez donc !! La ville de Challans,
encore à l’état embryonnaire, comptait environ cinq mille habitants. La
laïcité était toute relative puisque nos parents, ouvriers ou petits
commerçants, n’osant pas trop se démarquer, trouvaient convenable que
nous fassions notre communion solennelle. De ce fait, nous devions,
chaque dimanche, assister à la grand’messe ! Cependant, les  » diablotins
 » étaient un peu à l’écart,  » parqués  » sur un léger promontoire entouré
d’une balustrade en bois, à droite de l’autel. Mademoiselle Brunet, paix
à son âme, nous servait de chaperon et, tel un capitaine de vaisseau,
gardait ses oyes avec une autorité sans faille. Tous nos faits et gestes
étaient épiés et nos genoux couronnés souffraient à chaque génuflexion.
L’heure paraissait in-ter-mi-nable ! Il faut dire que nous n’étions pas
nombreux, ce qui facilitait la surveillance ! J’essayais toujours de me
glisser à l’arrière du petit groupe afin de ne pas respirer les relents
de pipi de chat qu’exhumaient les vêtements noirs de la vieille dame
revêche. Alors âgée de dix ans et bien que réservée, voire m me timide,
je fus lasse de jouer les moutons et voulus transgresser la tradition !
Aussi, un dimanche, pour ne pas être à nouveau sous la houlette de
Mademoiselle Brunet, me faufilai-je derrière l’autel oï se trouvaient
quelques abbés et novices. J’avais repéré la jolie voix d’une soeur.
Lorsque cette novice chantait, on aurait cru que les anges descendaient
nous saluer ! sa voix était douce, si douce … pourtant, elle sut me
faire comprendre que là n’était point ma place ! Bah ! qu’à cela ne
tienne, je ne m’avouai pas vaincue ! Déjà je nourrissais un autre
projet… pas question de retourner avec Mademoiselle Brunet ! De toute
fa«on, derrière l’autel, je ne voyais pas ce que faisait le curé
lorsqu’il ouvrait le tabernacle. Il faut vous dire qu’à cette époque
(1956), les prêtres célébraient encore l’eucharistie en tournant le dos
aux fidèles et débitaient de longues litanies en latin! Le rituel des
gestes lents et la psalmodie de l’homme d’église excitaient ma curiosité
enfantine. Que se passait-il donc dans cette alcôve dorée ?? Le dimanche
suivant, je me rendis tôt à l’église, bien décidée à ne pas m’installer
avec le groupe de diablotins. J’étais s€re de découvrir le  » secret  » du
tabernacle ; j’arrivai un quart d’heure avant l’office de la grand’messe
pour trouver la bonne place, proche de l’allée centrale, face à l’autel
afin de bien distinguer ce que  » trafiquait  » m’sieur l’curé Nombalais
lorsqu’il ouvrait ce que j’appelais  » le coffret aux trésors « . Ce jour
là, première fidèle dans l’hémicycle, j’eus le temps, tout à loisir, de
regarder de plus près les magnifiques sculptures du chemin de croix.
C’était beau ô ô!! et l’édifice vide était impressionnant de grandeur. Je
me sentis transportée et eus sûrement un élan de foi sincère tellement ce
moment était fort de joie et de… transgression ! Résolument, comme une
grande, je m’avançai vers le premier banc qui était juste devant l’autel
et me postai bien au milieu. J’étais à peine assise que le suisse,
impressionnant de rouge et d’or avec un couvre-chef à l’allure  »
napoléonienne « , me fit comprendre, lui aussi, que je n’étais pas là oï
j’aurais d€ me trouver et que cet emplacement, c’est à dire tout le banc,
était strictement réservé à la famille de Monsieur le marquis Boux de
Casson. Quoi ?! il y avait des bancs réservés ?!! Mon sang de bougre
rebelle ne fit qu’un tour ! Rougissante, mais néanmoins en colère, je fus
un tantinet impertinente, et, m’adressant au serviteur de l’église, lui
rétorquai poliment :  » Je ne savais pas qu’il y avait des places
réservées devant Dieu ? !  » – L’homme, sans doute interloqué, haussa les
épaules et fit volte face en grommelant dans son épaisse moustache  »
c’est pas possible…  » puis, sur les grandes dalles du saint édifice,
fit résonner son immense b¬ton au pommeau d’argent… les premiers
fidèles commençaient à entrer. Seule sur le banc, je ressentais
physiquement le regard des fidèles comme des centaines d’yeux me
transper«çant de part en part ! C’est alors que je pris conscience de mon
audace… et si c’était un péché ??? J’étais tellement contractée que mon
dos me faisait mal. Mon ventre grognait, j’avais l’impression que tout
l’monde entendait les borborygmes ; le froid glacial de l’église me
faisait trembler et j’avais envie de vomir. La messe allait commencer
quand, dans un brouhaha de pas, j’entendis arriver toute la famille Boux
de Casson ! J’étais pé-tri-fiée, liquéfiée, je ne bougeai pas d’un poil,
comme ratatinée sur le banc…ré-ser-vé. Avec un air amusé, le marquis
s’assit à ma gauche, l’aîné de ses fils, me regarda, surpris et butta sur
mes pieds pour se placer à ma droite. Tous deux étaient très grands et,
m me assis, ils me paraissaient immenses ! Leurs longues silhouettes à
t te oblongue devait faire penser à deux candélabres flanqués à mes
basques ! Nous étions serrés comme des sardines car, m me fluette, je
prenais toute de m me une place supplémentaire ! Jamais messe ne me parut
plus longue, et ce, m me avec Mademoiselle Brunet ! C’est vous dire !! Ma
curiosité fut bien punie et, de plus, m me pas assouvie ! Non seulement
je n’avais rien vu de ce que  » manigançait  » le curé dans le tabernacle,
mais je craignais que cette effronterie ne fut ébruitée. J’appréhendais
les  » foudres du ciel « … Qu’allaient dire mes parents ?! Les jours
s’écoulèrent sans qu’aucun écho ne rejaillisse. Pourtant, quelques mois
plus tard, alors que, telle une flèche, je passais dans le magasin de mes
parents, je butai presque sur la haute stature de Monsieur Boux occupé à
faire ses achats! Maman ne comprit pas pourquoi je m’éclipsais et me
rappela fermement ; elle m’intima l’ordre de saluer l’hôte de marque, et
bien que rétive, je m’exécutai, rouge comme un coquelicot. Ma mère me
regarda en fronçant les sourcils d’un air interrogatif, l’air de dire :  »
mais qu’est-ce qui t’arrive aujourd’hui ??! « . Le marquis sourit avec un
air narquois et répondit à mon bonjour par  » Je crois avoir déjà eu
l’occasion de rencontrer votre fille, n’est-ce pas mademoiselle ?  » et il
éclata de rire, d’un rire tonitruant qui résonne encore à mes oreilles!
Penaude et vexée, la petite fille que j’étais baissa légèrement le nez.
Rire moqueur et sourire narquois de Monsieur le marquis furent ma
punition. Les années ont passé et le diablotin, face au ressenti
d’injustice, a toujours conservé cette flambée de révolte née, peut- tre,
sur un banc… réservé ?! Allez savoir ???!!!

Elfort, 69 ans