C’est un lointain souvenir d’enfance, enfoui désormais sous plus d’un
demi-siècle de vie. Mais ce souvenir ne me lâche pas. J’ai donc décidé de
l’écrire.

C’était le temps où je ne disposais que de mes deux jambes pour me
déplacer. Je n’avais pas commencé à utiliser la bicyclette. A cette
époque, dans nos campagnes, nous ne connaissions pas le petit tricycle
dont les enfants se servent comme jouet mais qui les familiarise avec le
maniement du guidon et leur permet assez rapidement de tenir l’équilibre
sur une bicyclette.

Très jeune, il fallait marcher et parfois même assez loin puisque dès le
début de la scolarité, plus tardivement qu’aujourd’hui forcément, nous
devions nous rendre à l’école à pied, et donc parcourir deux fois cinq
kilomètres par jour. Les premières années, les plus grands, voisins ou
cousins, assuraient l’entraînement et la sécurité des plus petits.

Très vite, le village, les champs et les prés de la ferme des parents me
sont devenus familiers. Les parents me laissaient donc partir en toute
tranquillité dans cet espace qui était le lieu de vie de la famille et de
travail pour les parents. J’avais un cousin de mon âge, qui habitait dans
le village, avec lequel je partageais les jeux, les promenades et parfois
les bêtises.

Aussi, c’est en toute quiétude que les parents nous invitaient parfois à
aller dans un hameau voisin où une de nos tantes était mariée et
installée. Nous y allions volontiers. Un bon quart d’heure de marche, une
petite demi-heure au printemps, lorsque nous recherchions les nids. Nous
montions par un chemin bordé de deux épais buissons, si épais même qu’à
un moment, ils se rejoignaient, rendant le passage impossible. Et nous
parvenions à la ferme en traversant un champ où parfois il y avait des
animaux au pâturage, ce qui nous obligeait à passer sous les clôtures.
Nous n’étions pas au danger dans ce chemin, avec quand même, l’été, le
risque de rencontrer une vipère. Un certain jour, nous avions entrepris
de chahuter un nid de guêpes qui se sont bien vengés sur nos jeunes
épidermes.

L’oncle et la tante avaient des enfants, nos cousins et cousines plus
jeunes que nous. Je ne me souviens pas avoir beaucoup joué avec eux. Il y
avait aussi des grands parents, beaux parents de notre tante, et donc
sans lien de famille avec nous.

La grand-mère était capable d’être gentille et nous offrait parfois des
friandises. Mais elle savait nous reprendre, aussi nous la craignions.
Quant au grand père, il nous accueillait et discutait volontiers avec
nous. Il n’avait plus la responsabilité de la ferme et prenait du recul
par rapport au travail, se contentant de donner un coup de main lorsqu’on
avait besoin de lui. Il tenait le rôle d’aide de camp, comme il se
plaisait à le dire. Il était donc très disponible pour nous recevoir.

Nous savions qu’il avait fait la guerre, la grande, celle dont il était
question le jour du 11 novembre, devant le monument aux morts où nous
allions en procession après la messe du jour. Il lui arrivait de nous
parler de la guerre. Et nous avons sûrement dû lui poser quelques
questions. Comment avait-il pu en revenir vivant ? Avait-il été blessé et
démobilisé ? Avait-il eu la chance de ne pas aller trop au front ? Je
n’ai rien retenu, peut-être même rien su, de ce qu’il a vécu. Et
probablement aussi qu’il ne nous a pas tout dit. Nous, les enfants,
n’avions pas besoin de connaître toutes les horreurs que les soldats de
cette épopée ont pu vivre.

Un certain jour il nous a proposé de nous montrer un objet qu’il tenait
secrètement caché. Un révolver, un vrai révolver qu’il avait rapporté de
la guerre. Un révolver d’officier, une arme qui avait été à la guerre.
Autant dire que nous écarquillions de grands yeux lorsqu’il défaisait
avec beaucoup de précautions le paquet. L’arme était enveloppée dans un
grand chiffon blanc, taillé dans un drap usé. Une arme de poing de
l’époque. Peut-être avait-il un nom, ce révolver, une marque, un numéro.
Mais comment aurions-nous pu enregistrer ce nom, trop absorbés que nous
étions à contempler et à admirer une vraie arme de guerre.

Je me revois avec mon cousin, debout dans la cour de la ferme, à quelques
pas de la maison, fascinés tous les deux par la contemplation de cette
arme. Grand-père était aussi heureux que nous de revoir son révolver. Et
peut-être qu’il l’avait sorti simplement pour le revoir, pour s’assurer
qu’il était toujours là et en bon état. Certes, il était bien trop lourd
pour nos mains d’enfants et je ne me souviens pas d’y avoir touché. Mais
qu’importe ! Nous avions la possibilité de l’admirer de près.

Je crois me souvenir qu’assez vite, notre grand père a remballé son arme
et l’a retournée dans son armoire, en nous recommandant, bien entendu, de
ne pas dire ce que nous avions vu.

Il est probable que les adultes, n’auraient pas été heureux de nous
voir, nous les enfants, au courant de ce secret de famille. Le grand père
se rappelait sûrement comment et pourquoi il l’avait rapporté. Concours
de circonstances ou chapardage. De toute façon, la possession de cette
arme illégale n’avait pas à être étalée sur la place publique. En plus de
l’avoir découvert, nous étions enchantés d’avoir été dignes de confiance
au point de nous partager le grand secret.

Je ne me souviens plus très bien. J’ai sûrement dû le raconter le soir à
mes parents. Probablement qu’ils m’ont répondu par un silence qui en
disait plus long que des explications et recommandations. Il nous fallait
oublier et surtout ne pas le répéter.

Je n’ai plus reparlé de cette histoire, pourtant jamais oubliée. Je sais
depuis peu que le révolver n’est pas perdu. Un cousin, petit fils de ce
grand père soldat, continue de veiller jalousement sur le grand secret.

Homme, 69 ans