Il était condamné… condamné à aimer cette inconnue, cette indigène qui n’était rien mais qui est devenue son essentiel, sa raison de vivre et d’exister. Tout a commencé dans ces petits lupanars, plus discret que son synonyme populaire maison close, ces demeures où résident tant de mystères…
Il y allait souvent accompagné de ses camarades soldats, vivre en exil involontaire était une épreuve compliquée et dure. Ces jeunes combattants n’avaient pas réellement choisi leur sort, il leur a été attribué ainsi, faute de moyens et d’ambitions. Cela faisait approximativement deux mois qu’ils étaient sur les environs de Bizerte. Victimes de leurs destins, ils se sont retrouvés militaires en Tunisie lors de la colonisation. Ils s’étaient donc cherchés des moyens de distractions pour purger l’ennui terrible et pour oublier la situation surtout psychologique dans laquelle ils se trouvaient, détachés de leurs patrie, de leurs cultures, ils étaient autant égarés que les Tunisiens, colonisés.
Des soirées étaient organisées pour leurs garantir de l’amusement et du divertissement, ils se réunissaient dans les lupanars, l’ambiance était exagérément festive, seuls les rires, aux éclats, se faisaient entendre. Les nuages de fumées qui dégageaient essentiellement des narguilés remplissaient la salle, le parfum du thé vert errait dans les pièces, qui elles étaient toutes communicantes. Les hommes étaient à demi-allongés sur les matelas et les peaux de bêtes, entourés de belles femmes, légèrement vêtues. Les soldats se sentaient alors tel des rois entourés de leurs courtisanes. Charles sirotait tranquillement son verre de thé lorsqu’il vit apparaitre une jeune fille, la vingtaine environ, elle avait un taille magnifiquement tracée, la petite robe légèrement posée sur sa peau dorée laissée voir ses fins bras, ainsi que le haut de sa poitrine, ses cheveux soyeux, éclataient malgré la sombre luminosité de la pièce, ils étaient d’un noir si intense et si fort, atteignant sa taille ils laissaient transparaitre les fins traits de son visage, le nez aquilin, la peau parfait… mais ce qui émerveillait le plus Charles c’était les grands yeux noirs de cette poupée orientale qui créaient en elle un regard profond et intense. Il engagea une discussion avec elle, tout d’abord dans le seul et unique but de satisfaire un besoin et surtout un désir, car oui, il y avait une attirance plutôt physique entre ces deux jeunes personnages surtout de la part du soldat. Leurs premier rendez-vous a tout de suite été une réussite, premier baisers échangés, ils s’étaient prouvés leur affections la plus absolue. Pour Fatma, Charles n’était qu’un soldat parmi tant d’autres qui la payait pour les services qu’elle lui rendait, elle s’était familiarisé avec ce genre de situation, issue d’une famille très pauvre et étant la plus grande de ses sœurs, elle n’avait pas eu le choix, elle devait travailler pour les faire vivre, et dans une situation comme la sienne et comme celle du pays aussi les occasions d’emplois n’étaient pas vraiment très nombreuses. La présence de Charles dans le lupanar où exerçait Fatma était devenue de plus en plus fréquente, il dépensait tout son argent et tout son temps. Fatma était devenue pour lui une habitude considérable. Des liens se tissaient encore plus fort à chaque rencontre, une familiarisation commençait à naitre, une affection réciproque s’était installée. Ils se rencontraient cependant toujours au même lieu, le fameux lupanar de Bizerte, près du port, où il la vit pour la première fois. Une année s’écoula ainsi, entre rencontres, baisers volés et certaines insinuations superficielles sur les sentiments réels de deux personnages. En effet, cette relation étroite et fusionnelle avait provoqué chez les deux personnages un amour irrésistible et foudroyant. N’osant pas, par peur, de s’avouer leurs sentiments ils menaient tous deux la vie quotidienne d’un soldat et d’une fille de joie.
C’est une soirée d’été qui va changer le destin de ces deux personnages, Charles proposa à Fatma de partir faire une promenade sur une plage située à proximité de la ville, ce qu’elle accepta dignement. Arrivés au bord de la mer, ils s’assirent l’un auprès de l’autre main dans la main. Le silence absolu pesait, seul le son délicat des vagues se faisait ressentir. La vue était splendide, les rayons de lunes flottaient sur les flots infinis…Fatma pris l’initiative de parler dans l’intention de lui dévoiler tous ses sentiments, elle ne pouvait plus vivre dans un esprit trompeur, confuse, sa voix tremblait, des larmes commençaient à couler légèrement sur ses pommettes, d’un geste brusque, Charles la prit dans ses bras et il commença à lui sécher les perles qui coulaient de ses yeux. Il lui dit de sa voix grave « Je t’aime… Je t’ai aimée depuis l’instant que nos regards ce sont croisés, tu es la déesse qui gouverne ma pensée, aucune raison ne me fera retourner sur mon choix, tu es mienne… Je t’aime » ; ne la laissant même pas placer un mot il la noie de baisers.

Des mois étaient passés depuis l’aveu, la relation qu’entretenait Charles avec Fatma restai pourtant secrète, sans que personne ne le sache ils vivaient chacun une double vie, la vie commune ou dominait un amour palpitant et une passion absolue et la vie quotidienne qu’ils menaient autre fois. Fatma avait cependant réduit ses services sous l’ordre de Charles qui lui, tentait de la maintenir financièrement. Et c’est par surprise que Fatma apprend la nouvelle de sa grossesse, et qu’elle la dévoile à son amant…Qu’allaient-ils faire après l’accouchement, à cause de la situation financière critique dans laquelle ils se trouvaient… Charles devait travailler de nombreuses heures en plus pour parvenir à subvenir aux besoins de sa nouvelles familles dont il était très heureux. Neufs mois étaient passés et le grand jour s’annonça, l’arrivée du petit bébé, le jeune couple était seul face à cette situation, la famille de la jeune Fatma l’ont répudié après avoir été au courant de la nouvelle et les amis de Charles n’étaient pas d’accord sur le fait qu’il s’installe avec une Tunisienne et surtout une ancienne fille de joie. Le bonheur partagé entre ces deux êtres à la perception de leur enfant n’a fait qu’amplifier l’amour dans lequel baignaient les jeunes amoureux. Deux années passèrent ainsi, ils menaient une vie paisible et calme sans personne pour les déranger. Et c’est là que la situation du pays se dégrada, les émeutes ne cessaient pas d’augmenter ainsi que les manifestations… La liberté du peuple Tunisien était alors demandée.
Les soldats français furent renvoyés en France, notamment Charles qui ne pouvait malgré son désir rester en Tunisie. Durant une année ils communiquaient par lettre, mais petit à petit les lettres devenaient de plus en plus rares. Seuls les souvenirs sont restés gravés à jamais dans la mémoire de chacun, la flamme de l’amour qui s’était allumée chez Fatma comme chez Charles ne s’est jamais éteinte malgré qu’ils étaient tout deux séparés par la Mer Méditerranée.