Aussi en l’étude que je traite de nos mœurs et mouvements, les témoignages fabuleux, pourvu qu’ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Paris ou à Rome, à Jean ou à Pierre, c’est toujours un tour de l’humaine capacité, duquel je suis utilement avisé par ce récit. (…) Et aux diverses leçons qu’ont souvent les histoires, je prends à me servir de celle qui est la plus rare et mémorable.

(Michel de Montaigne, Les Essais, Livre 1er, chapitre XXI De la force de l’imagination)

Jean-Bruno Renard, Que sais-je ? Rumeurs et légendes urbaines, PUF, 1999

Retenons pour l’instant de cette citation, qui sert d’exergue au Que sais-je ? de Jean-Bruno Renard sur les Rumeurs et légendes urbaines, le terme de mémorable. Une histoire vraie est avant tout une histoire mémorable, une histoire qui a pu impressionner notre mémoire, et ce à trois niveaux : au niveau de l’inconscient, quand l’histoire n’est pas révélée et l’individu qui la porte ne sait comment la raconter ; au niveau conscient, quand l’histoire existe bel et bien dans sa mémoire vive, mais que l’individu n’est pas conscient de son intérêt, qu’il la confond avec une anecdote sans importance, la considère comme sans valeur extérieure à lui-même ; et enfin au niveau collectif, de la famille, ou du groupe, quand l’histoire circule déjà, est racontée par les uns, ou quand l’individu est conscient de l’intérêt de l’histoire et souhaite la partager avec les autres ou la partage déjà.

Comme si la mémoire subjective, individuelle, triait les histoires vraies dans ces trois cases, trois niveaux de conscience ou trois cinémas de valeur, du plus légitime, le cinéma grand public, au moins légitime, les séries Z de l’inconscient, en passant par l’ennui et la médiocrité des séries B.

Et voilà tout le problème et enjeu de la collecte d’histoires vraies. Pour le collectionneur d’histoires, ou l’artiste en général, les histoires vraies de type B ou Z sont souvent plus riches, originales en tant que matière première, car elles n’ont pas été exprimées jusqu’alors. Elles sont toutes neuves, et n’ont pas eu droit à la censure collective de la norme.

Une légende urbaine est une histoire de type Séries B ou Z qui, à un moment, s’est échappé de sa condition et s’est concrétisé à travers le prisme de la norme (les peurs et les aspirations du moment). Elle est passionnante en tant que fait social, une matière première très riche pour un sociologue, un ethnologue, un historien, mais un peu moins riche pour un écrivain, car en se concrétisant, en se synthétisant, elle a perdu les scories de détails et d’images que l’on considère a priori sans intérêt mais qui en ont pour lui.

L’introduction au Que sais-je ? intitulé Rumeurs et légendes urbaines donne une définition en huit points de ce qu’est une légende urbaine, avec comme exemple cette histoire : Un jour, un professeur de philosophie a donné comme sujet de dissertation : « Qu’est-ce que le culot ? » Un élève a rendu une copie sur laquelle il avait écrit un seul mot : « Ça. » Il a eu une très bonne note.

Souvent je dis pour expliquer aux gens qu’une histoire vraie est vraie à partir du moment où la personne qui la raconte la considère comme vraie. On peut penser a priori que la légende urbaine rentre dans ce cadre, et donc se poser la question de la différence entre histoire vraie et rumeur, entre histoire vraie et légende urbaine.

Reprenons donc point par point la définition donnée par Jean-Bruno Renard dans l’introduction de son Que sais-je ?, afin de mieux comprendre ce qui distingue une histoire vraie d’une légende urbaine:

  1. Le récit de la légende urbaine est anonyme. Au contraire, l’histoire vraie est souvent personnelle ou familiale. Elle est anonyme quand la personne décidé de ne pas se révéler, pas dans le sens où elle s’applique à tout le monde. L’histoire vraie est l’expression d’un individu.
  2. Le récit qui paraît unique appartient à un ensemble de variantes attestées.Tandis que l’histoire vraie doit être unique pour exister en tant que telle. Une histoire vraie qui se répète est disqualifiée de fait.
  3. Une légende urbaine est un récit bref, genre narratif qui a ses propres lois et auxquels se rattachent des sous-genres aussi variés que l’anecdote historique, la nouvelle littéraire, le conte, la fable, l’article de fait divers, l’histoire drôle, etc… L’histoire vraie appartient elle aussi à cette famille, à ce genre qu’est le récit bref, et c’est d’ailleurs un des enjeux du projet de cette bibliothèque que de traiter le genre, de développer des créations dans le cadre de ce genre de récit, que ce soit de la nouvelle (je pense aux histoires vraies de Raymond Carver), de la bande dessinée en une deux ou trois planches, du court-métrage, du conte, de la chronique littéraire ou radiophonique (Félix Fénéon, le billet d’humeur, l’histoire du jour), qui doivent nous inspirer pour imaginer des restitutions aux histoires vraies.
  4. Le contenu du récit est toujours surprenant, inhabituel. Il y a une chute qui produit son effet sur l’auditoire. L’histoire vraie, comme le disait Paul Auster, est une histoire qui a un début et une fin, qui est donc dramatique, construite, et qui produit son effet, mais elle n’est pas forcément surprenante, inhabituelle au sens de la légende urbaine. L’étrange, le saugrenu n’est pas son seul ressort. Elle peut être simplement émouvante, étonnante sans que rien ne le soit, anecdotique comme une histoire de chat domestique, mais belle par les images qu’elle suscite.
  5. Le récit est raconté comme vrai, alors que son historicité est douteuse ou fausse. L’histoire vraie est racontée comme vraie bien sûr, même si certains des détails peuvent être contestable. Une histoire de fantôme peut être une histoire vraie, à partir du moment où la personne croit aux fantômes ou en tout cas aux apparitions de l’histoire. Une histoire vraie peut être moins vraie objectivement qu’une légende urbaine, mais elle doit être vraie pour l’individu qui la raconte.
  6. L’établissement de la vérité n’est pas l’essentiel. Il importe plutôt de comprendre pourquoi l’histoire circule et comment le milieu social, les individus impliqués ont généré l’histoire. L’histoire vraie elle aussi raconte la société dans laquelle elle naît, mais en tant que création plus personnelle que collective, elle n’est pas directement un fait social, et se place plus facilement au niveau de l’universel, c’est-à-dire de l’individu. Sans pour autant que l’on ne puisse se permettre de la remettre en contexte, de l’analyser. Mais l’histoire vraie est avant tout une expression pudique de l’intime, un moment partagé hors du monde.
  7. Une légende urbaine paraît d’autant plus vraie et vivante qu’elle est récente, que les événements sont censés s’être déroulés il y a peu de temps.Contrairement à une histoire vraie, qui paraît d’autant plus vraie quand on la replace dans son temps historique, dans le cadre précis de son déroulement. Une histoire vraie ne s’actualise pas.
  8. Enfin, pour qu’une histoire nous intéresse, il faut aussi qu’elle soit une histoire exemplaire, c’est-à-dire un récit qui possède un message implicite, une morale cachée à laquelle nous adhérons.C’est aussi souvent le cas pour les histoires vraies, en particulier celles que les gens ont l’habitude de raconter, qui sont déjà sorties de leur intimité. Ce n’est pas forcément le cas pour les histoires de type séries B ou séries Z, plus proches de l’inconscient, qui n’ont pas encore eu le temps d’être réutilisée par la morale.

Jean-Bruno Renard résume ainsi la définition d’une légende urbaine comme un récit anonyme, présentant de multiples variantes, de forme brève, au contenu surprenant, raconté comme vrai et récent dans un milieu social dont il exprime de manière symbolique les peurs et les aspirations.

En reprenant les points ci-dessus, je dirai qu’une histoire vraie est un récit personnel, unique, de forme brève, au contenu émouvant, présenté comme vrai, dans son cadre historique, par un individu qui choisit de nous faire partager une de ses peurs ou aspirations.