L’autre jour, Jean-François Pérouse, directeur de l’AFAE, le centre de recherche d’Istanbul, me faisait  remarquer fort justement qu’Istanbul n’a vraiment rien de méditerranéen, que depuis quelques dizaines d’années la capitale s’est peuplée de migrants anatoliens et de la mer Noire que le concept même de Méditerranée n’a pas effleuré. Ne vous êtes-vous pas un peu égaré, semblait-il me dire, en venant collecter des histoires vraies de Méditerranée par ici ?

Bien embêté, moi qui n’avais jamais douté une minute de la méditerranéité d’Istanbul, j’ai répondu que bien sûr, mais que la même question se posait en France pour savoir si Nantes est en Bretagne ou non, et que Pierre Desproges d’ailleurs avait proposé de répondre à cette question en se rendant à Nantes et en capturant un chat nantais. Ensuite, portez-le à ébullition, explique-t-il, et vous pourrez ainsi observer si le chat est poreux ou non. Si le chat est poreux, c’est bien que Nantes est en Bretagne, comme l’atteste la célèbre chanson-hymne : ils ont des chats poreux, vive la Bretagne, ils ont des chats poreux, vivent les bretons. (Je cite de mémoire)

Je n’étais pas moi-même convaincu par cette analogie, qui ressemblait plus à une diversion qu’à autre chose, et donc depuis mon arrivé à Izmir, pourtant l’ancienne Smyrne, dont il aurait été difficile de douter de l’appartenance au monde méditerranéen, je cherche un indice qui pourrait attester que cette fois je ne suis pas totalement hors-sujet, alors que je sais bien au fond qu’ici c’est la mer Egée.

On m’explique d’abord que pour les Turcs, forcément assez turco-centrés, la Méditerranée se définit par rapport à la mer Noire (Karadeniz) et s’appelle par opposition la mer Blanche (Akdeniz). Ce qui me fait penser à cette anecdote à propos d’un trait de génie de Rudy Ricciotti, cet architecte très en cour aujourd’hui en France, qui m’avait été conté par une prof lors d’un atelier d’écriture à l’Ecole internationale de Manosque, construite sous ses ordres et avec notre argent.

L’établissement était destiné à des enfants allant de la primaire au lycée, et je m’étonnais de l’absence d’arbres dans la cour, de graviers pour les petits (en même temps, la plupart des enfants étaient les fils d’ingénieurs venus de tous pays qui travaillent sur le site nucléaire de Cadarache, ils devaient pouvoir résister à pas mal de choses). Ça ce n’est rien, me disait un prof. Le plus gros problème, ce sont ces pylônes en béton, vous voyez là, en forme d’arbres ou de branches. Les gamins ne les voient pas, ils jouent et ils reviennent chez eux avec des nez cassés, des dents en moins. Et puis ce gris. Regardez, tout est gris. On a convoqué l’architecte un jour pour lui demander si on pouvait peindre quelques murs pour les petits en couleurs, dessiner des fleurs, que ça ressemble un peu à une cour de récréation. Il a refusé, en expliquant, je le cite, que le gris est la couleur de la Méditerranée.

Rudy Ricciotti est un artiste, et sa vision grise occidentale du monde méditerranéen serait à rapprocher, voire à mélanger au pinceau à ce terme de mer Blanche.

Enfin, et pour conclure cet article décousu, j’ai finalement bien trouvé la preuve de la méditerranéité d’Izmir, comme l’atteste cette magnifique vidéo réalisée dans le centre de la ville :

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