En attendant de retrouver Akham Seref, je finis de lire le récit de la vie des habitants d’Un village anatolien, collection Terre humaine, raconté par Mahmout Makal, instituteur de village aux prises avec les archaïsmes de la société paysanne traditionnelle dont il est issu et à laquelle il participe encore au jour le jour.

Un passage m’arrête particulièrement, car il me fait penser à l’histoire d’Akam et à ce rapport flou au temps et à l’histoire qui était naturelle mais que l’instituteur ressent à juste titre comme un obstacle au progrès des campagnes:

A la salle commune du village – où se réunissent pendant des semaines les journaliers pour jouer aux osselets en attendant de trouver du travail – ce sont toujours les mêmes histoires, écrit Makal ; l’Oncle Hibou dit par exemple: « Quand j’ai été fait prisonnier par les Grecs… » Ah! Je les ai entendues ces histoires-là, mot à mot les mêmes. Et puis, comment il avait été traité par les officiers grecs; « turco » qu’ils lui disaient! Et comment il leur répondait avec les quelques mots de grec qu’il avait appris ! Il n’oubliait jamais rien. Dans sa tête, il n’y avait que ce qui y était entré durant son service. Son contact avec le monde n’a duré que tant qu’il était soldat.

Quand les histoires de captivité sont finies, on parle d’autre chose: « Il y a combien d’années, mon oncle, que tout ça s’est passé? » « Moi je suis né en 1305; mon défunt père a un petit peu rajeuni mon âge, pour retarder le temps du service; j’ai été appelé en même temps que Keunik Véli… Mais de quelle année, il a beau chercher dans sa tête, il ne sait plus… On commence alors à chercher quel âge il peut bien avoir. (…) « Ni trop ni trop peu, a dit le bon Dieu. Si j’avais soixante-dix, ce serait la fin du monde. On en est pas encore là… » C’est tout ce qu’il sait dire. « Je suis né au moment des noces de l’Oncle », dit Halil-le-grand qui est l’homme le plus vieux du village, mais on ne sait pas quand a eu lieu le mariage…

L’Oncle n’a jamais été enregistré pour quoi que ce soit. « Laisse donc les noces de l’Oncle tranquilles ; à la grande famine, j’avais même pas encore des culottes. » Cependant, nul ne sait quand a eu lieu la grande famine. Avec tout ça, l’histoire du village est dans le vague… Ni liens ni attaches, la liberté; vive qui peut, meure qui peut, tant qu’on en a la force ; chaque année est comme la précédente, chaque journée et chaque parole aussi semblable à l’autre…