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On raconte qu’un homme a demandé à sa femme de quitter la maison pour aller rendre visite à sa famille. Il avait peur qu’elle informe les chabbiha de ses activités… En son absence, il a hébergé deux familles, deux femmes avec leurs enfants, afin qu’elles passent la nuit chez lui avant que, au matin, il trouve un moyen sûr pour leur permettre de quitter la région. Il a lui-même rapporté que, au moment où il voulait se retirer après leur avoir montré la maison dans laquelle elles allaient dormir, l’une des femmes lui a demandé à brûle pourpoint : « Tu es alaouite ? » Il a répondu que oui. A peine avait-il prononcé ce « oui » que les deux femmes, serrant leurs enfants contre elles, ont éclaté en sanglot et se sont mises à le supplier : « On n’a rien fait ! On n’a rien fait ! Ne nous fais pas de mal ! »

L’homme, qui avait passé dix ans dans les prisons du régime pour avoir appelé à la démocratie dans les années 1980, s’est lui aussi mis à pleurer. « Ce moment est le plus terrible que j’ai vécu de toute ma vie », a-t-il plus tard confié à un ami.

C’est ainsi que se multiplient les histoires de peur réciproque entre sunnites et alaouites. Et le fossé se creuse… J’aurai l’occasion d’y revenir…

Jeune Syrienne vivant dans son pays, Joumana Maarouf a donné son accord à la publication par « Un Oeil sur la Syrie » des lettres quotidiennes qu’elle a pris l’habitude d’adresser à l’une de ses amies pour lui faire partager de loin son quotidien, ses difficultés, ses doutes et ses émotions.  Voici le lien que l’on peut trouver sur le blog du Monde.fr :

http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/04/17/lettres-de-syrie/

La première lettre date du 10 mars :

10 mars 2012

Bonsoir, ma chère amie.

Voilà, l’hiver est sur le point de finir. Ce qu’il a pu être long et rude ! C’était peut-être l’hiver le plus dur qu’ait connu la Syrie. Est-ce que je t’ai dit que mon travail n’était plus en banlieue, mais en plein Damas ? Je passe par la place Seb‘a Bahrat sur le chemin de l’aller et du retour. Là-bas, sur la façade de la Banque Centrale, il y avait une immense affiche du président, qui recouvrait à peu près le tiers de l’énorme bâtiment. Il y a deux semaines, le vent l’a soudain déchirée en plein milieu. Une amie qui passait sur la place m’a raconté que tous ceux qui se trouvaient là ont vu ce qui s’était passé, car on a entendu un grand bruissement au moment où la photo s’est déchirée en deux, exactement au milieu… Elle m’a décrit le visage des gens. Il présentait un éventail de tous les sentiments, de la joie malicieuse à la peur. Depuis des décennies, la peur est la denrée la plus courante en Syrie. Deux jours plus tard, j’ai vu la nouvelle affiche : une copie de l’ancienne. Mais peut-être, cette fois-ci, son papier était-il plus résistant. Quelques dizaines de jeunes dansaient sur une chanson à la gloire du président, et sous l’affiche, on pouvait voir une grande banderole sur laquelle était écrit : « Bachar se porte bien, donc, en résumé, le monde se porte bien ».

A suivre…