« Nous avons inventé le bonheur », diront les derniers hommes et ils cligneront de l’œil. »
Friedrich Nietzsche

C’est presque un matin de Printemps comme tous les autres. Louis Armstrong à la trompette couvre les klaxons. C’est si bon, lovers say that in France when they thrill to romance it means that it’s so good. C’est si bon. Il est 8h45 sur la route vertigineuse de Mkalles. Une piste noire sans balises. On roule sur trois voies en file indienne. Ceux qui nous croisent dans l’autre sens n’ont aucune chance. My darling c’est si bon. Ils sont obligés de se serrer, se coller, se frôler. Tôles sauvées. In extremis. J’attaque le rond-point. Louis voit la vie en rose. Je le prends dents serrées et doigts accrochés. Décidée. Une seconde d’hésitation et je signe l’arrêt à mon droit de survie. Les pare-chocs s’embrassent sans se regarder. Ils sont tous là. Les camions aux parois prêtes à exploser gorgées de rochers. Les bétonneuses aux cuves tournantes. Les containers voyageurs. Les grosses cylindrées vitres fumées aux conducteurs invisibles. Les carrosses vintage rescapés d’un site de démolition. Les caisses débordantes de fruits et légumes. Les camionnettes de livraisons. Les piétons téméraires et suicidaires. Les ouvriers alignés en rang d’oignons. Le policier à la clope verrouillée aux lèvres en pleine conversation avec sa mère ou son amie. Il est translucide et blasé. Cela fait longtemps que son sifflet s’est enroué. Ma voisine de combat ne me regarde pas, elle est concentrée sur les messages de son portable. Le voisin de gauche est occupé à enfumer sa carcasse. Une fois, le champ de bataille franchi je pousse un râle de soulagement. J’arrive enfin à la ville. Beyrouth. La civilisation. La lumière matinale rase les façades. Eclairage divin à fleur de peau. Fragile. Lunatique. A l’arrière de l’hôpital Hôtel Dieu de France, les blouses blanches se prélassent en sirotant leur limonade tout en mordant leur man’ouché. Les pompes funèbres exhibent leurs boites en attente d’un habitant. Les militaires montent la garde en baillant. Les dames âgées clopin-clopant portent leur sac en plastique indégradable. Leurs maris assis sur le pas de porte regardent la vie passante pimentée d’odeur de kérosène et de vacarme incessant. Une veuve allume une bougie pour Sainte Rita. L’avocate des causes désespérées.

Je me gare enfin. Je marche. Sereine. En paix. Heureuse de sentir les rayons ensoleillés réchauffer ma peau. Je vais à mon cours de yoga. Jouer à la contorsionniste. C’est avec Jouhaina D. notre prêtresse yogi recommandée par le tout Beyrouth en quête de zénitude. Plus d’une heure de trajet pour deux heures de paix. Reprendre un peu d’énergie. Se ressourcer. L’instant présent. Le temps sans passé ni futur. Le Soi. Je pense à ces moments avec bonheur. Volés et capturés à l’arrache. Je ne sais pas que je vais recevoir une sangle de déménageur sur la tête. Déroulée. Atterrissage tel un plat de spaghettis échevelé. Ce sera ma coiffe le temps du choc. Ce n’était pas l’heure du traumatisme. Un peu sonnée. Je lève la tête pour rencontrer un semblant de mine désolée. Je l’insulte de tous les noms d’âne. Tremblante. Je monte les escaliers. Et si j’étais morte ? Je pense à mon crâne transpercé. A l’ambulance qui tarde à venir. Bloquée quelque part dans un embouteillage. Je me vide. Mes petits. Orphelins. Mon compagnon. Veuf. Le scénario tragique. Le coma ou la mort sans choix possible. Je respire un bon coup de cette vie offerte et généreuse. Sauvée. Je te promets d’aller te voir ma Rita. En attendant c’est le Om vibratoire qui me pénètre tout entière. Je ressors apaisée. A peine fâchée envers l’imbécile à la courroie impertinente. J’aime la vie. J’ai rendez-vous dans un shopping mall. Un déjeuner entre copines exilées. Une aristocrate française déchue. Une activiste tunisienne. Une libyenne insoumise. Synopsis. Mise en scène en cours d’élaboration. Si un producteur effronté lit ces quelques lignes je veux lui dire que je suis prête au grand voyage. Au monde impitoyable. Hollywood. Cinecittà. Federico Fellini pourquoi es-tu parti si tôt ? Sans voir Beyrouth et en mourir. Je repense un brin cynique à l’Europe où les shopping mall ont le doux nom de centre commercial. Les places de village ont été remplacées par des cafés insipides coiffés de parasols. Histoire de faire à la manière de. Enfermés, c’est là que le samedi matin les survêtements Adidas aux orteils tongués côtoient les cernes des working girls épuisées de leur semaine de travail. Les mères de famille poussent péniblement une poussette occupée par un lardon mal luné et sanglé qui hurle croissant à la main. Le deuxième est assis dans le chariot et ratisse tout ce qu’il trouve à sa portée. Il ne sait pas qu’il va recevoir une torgnole lorsque son père le coq sportif aura découvert à la caisse sa pêche du jour. Les célibataires certifiés se pressent de remplir leur panier de trois yaourt moins que 0%, cinq pommes bio, du tofu coupé en dès, deux courgettes, un grand concombre, une barre de céréale chocolatée en cas d’urgence, un sachet 500 grammes de petits pois congelés, deux tranches d’un jambon de parme, une bouteille de vin rouge nature pour les invités surprise improbables.

Huit articles au maximum pour bénéficier de la caisse rapide souvent squattée par des péquenots récalcitrants. La caissière automate lobotomisée soupire et montre index brandi pour la énième fois le panneau de signalisation. Echine courbée comme des enfants punis. Sacrifice du neuvième élément coupable à l’autel du supermarché impitoyable. Beyrouth à vol de moineau. Quelques sièges et tables rondes éparpillés. Le ballet nonchalant des serveurs. Installation face à la grande scène. Spectatrices cruelles et rieuses. A la vie qui défile. A toutes ces femmes. Vaporeuses sous leur voile noir en soie d’Arabie. A leurs talons aiguilles à faire rougir de jalousie Pedro A. Aux tenues affriolantes. Ceintures de chasteté en goguette. Un homme à barbe en bermuda et baskets d’une marque au vu connu. A ses côtés sa favorite , sac Chanel pendu à son épaule et long pagne de deuil. Fantômettes des temps modernes. D’un islam sous le joug d’une bande d’hommes. Insolents qui n’en font qu’à leur tête. Moutard capricieux aux pieds tapés au sol. Il hurle pour sa sucette refusée. Je montre à mon amie l’aristocrate française mon Coran. Celui qui ne me quitte jamais. Il n’a pas d’âge ni de prix. Un jour on me l’a volé avec mon sac lors d’un cambriolage et je l’ai retrouvé par miracle au milieu des détritus au bord d’une route. Antiquité offerte par un être très cher aujourd’hui disparu, parti de l’autre côté de la rive. Je lui explique ma foi. Elle est en moi, pas ailleurs. Je n’ai pas besoin d’aller dans les mosquées, les églises, les temples et les synagogues. Mon Dieu à moi il est dans ma chambre. Nuit et jour. Je lui parle. Il m’écoute. Je le sais. Je ne suis pas mystique. Non, ce n’est pas le coup de sangle de l’autre idiot ce matin. Mes amies éclatent de rire. L’activiste tunisienne nous raconte l’histoire de cette amie partie au pèlerinage à la Mecque qui, dans un instant d’égarement a oublié la transparence de sa tunique à la pudicité retrouvée. Nos gloussements sont interrompus par le passage d’une Angelina J. aux lèvres au cul de poule ratée. Silence de respect face au courage de cette exhibition impudique. Le défilé se poursuit barbare et sans pitié pour nos yeux effarés. Une dame à la démarche balancée sur des échasses à damner un moine chartreux. Elle se retourne. Son visage est boursouflé. Hématomes. Boursouflures. Petites lignes d’un sparadrap consolateur. Molière aurait aimé le pays du Cèdre. Nos bouches restent muettes face à ce spectacle gratuit et en exclusivité rien que pour nous. J’ai oublié mon traumatisme matinal. Les crises de fous rires envahissent le shopping mall. Le magasin de lingerie voisin vend des tenues de soubrette en position de départ certain.

Je suis sous la table lorsque l’amie aristocrate nous raconte ses parents qu’elle vouvoie même lorsqu’ils se disputent. Les valeurs inculquées. La bienséance. La droiture à table. La fourchette à l’endroit juste. Les sujets tabous comme la maladie ou l’argent. Elle se sent légèrement décalée avec sa progéniture mal élevée qui vit nu-pieds au Liban. Inacceptable et incompréhensible pour des nobles déchus. Je revois mon ami Jacquou le Croquant et les Misérables. Les deux séries préférées du monstre liquidé de mon pays. L’activiste tunisienne est soulagée de nous dire que la langue arabe ce n’est que des tu comme l’anglais. Que les parents en terre d’orient c’est comme le pain. Ils sont précieux et bénis au nom de la culpabilité. Nous sommes heureuses d’être deux arabes amies d’une aristocrate française. J’insiste pour connaître ses parents lors de leur prochain passage beyrouthin. Ils méritent un petit billet comme les dinosaures. Eclats de rire. Une grand-mère à l’âge indéchiffrable nous effleure en baskets Ash cloutées, sac Hermès et gilet argenté. Elle est flanquée par sa fille ou petite-fille on ne sait plus. Clonée. Ma tête tourne. Beyrouth entre démence et camisole de force. Mes oreilles sont envahies par Fairuz la madone longiligne et intouchable qui m’a tenu compagnie dans les moments de solitude. Li beirut,
Men qalbi salamon li beirut 
Wa qubalon lil bahr wal bouyout
Li sakhraten
Kaannaha
Wajhou baaren qadeemi … Hiya men Roui shabi khamron Hiya men
Araqihi khobzon wa yassamin 
Fa kayfa sara tamouha 
Tama naren wa doukhani
Li Beirut.. Je suis triste entre larmes et pleurs.
C’était juste l’histoire d’un matin presque banal…

Tahani Khalil Ghemati – Texte / Text
Histoire écrite en français / Story written in French