C’est une humeur mélancolique, écrit Montaigne, et une humeur par conséquent toute ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années je m’étais jeté, qui m’a mis premièrement en tête cette rêverie de me mêler d’écrire. Et puis me trouvant entièrement dégarni et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi pour argument et pour sujet. C’est un destin farouche et monstrueux. Il n’y a rien non plus en cette besogne digne d’être remarqué que cette bizarrerie : car à un sujet si vain et si vil le meilleur ouvrier du monde n’eût su donner forme et façon qui mérite qu’on en fac conte. (Préambule aux Essais)

L’espace pour écrire naît de la solitude. La solitude est lieu et temps d’introspection. La solitude est la possibilité de l’individu, son laboratoire.

Montaigne se présente comme sujet d’écriture, tout en ayant honte de s’être choisi pour sujet, et en s’étonnant poliment que son individu puisse avoir un quelconque intérêt.

Montaigne utilise l’image de l’ouvrier travaillant à faire des contes, et le problème de la matière première, si vaine, si vile, que peut représenter la propre personne de l’écrivain.

Il justifie et lance peut-être l’auto-fiction, mais en même temps l’œuvre de Montaigne est une auto-fiction intellectuelle, l’histoire de réflexions successives, et l’individu n’est intéressant pour lui qu’en ça qu’il pense le monde autour de lui à travers les livres qu’il lit et lui donnent des pistes, des clés de compréhension.