L’année dernière, j’étais chez des amis à Ginasservis, alias Espigoule, le village du Phacomochère et autres délires locaux, dans les Alpes-de-Haute-Provence (voir le film Les Quatre Saisons d’Espigoule de Christian Philibert, 1999).

Nous avions décidé ce jour-là de baigner les mômes à la piscine municipale. À une des tables en plastique coca-cola de la cafétéria, quatre jeunes du coin tapaient le carton, un genre de rami. Sur les épaules de l’un, un tatouage en arabe entre deux plumes d’indien. Je lui en demandais le sens et il me dit : « La patience est la clé de la délivrance ». C’est un proverbe libanais, comme mon père. Puis il me dit qu’il ne pouvait pas lire l’arabe, qu’il savait juste ça. Il devait avoir seize ans, des gros muscles et grosses lunettes de soleil. La piscine comme repère. Il ne manquait que l’arak. Même si avec ses potes il devait être plus shit que picole.

En lisant un article de Bilal Nsouli dans le numéro Autrement sur Beyrouth, intitulé La sagesse d’Ayoub, j’ai repensé à ce dos tatoué, à ce proverbe. Bilal Nsouli fait le récit de la guerre civile durant les quelques mois de 1982 juste avant les massacres de Sabra et Chatila par les phalangistes, avec la complicité de l’armée israélienne dirigée par Ariel Sharon. Et en contrepoint de ses observations sur la situation, Bilal Nsouli cite l’affichiste Ayoub, qui à l’époque commente en direct, sur les murs de la ville, l’occupation et la guerre :

Bonjour Beyrouth, ville-arabesque, tes enfants se retrouvent  dans le noir de tes nuits comme on lit l’avenir dans le marc de café.

Le soleil de Beyrouth se lève à la tombée du jour.

Jamais l’odeur de la poudre ne pourra couvrir le parfum des jasmins par une nuit d’été.

Et Ayoub, écrit Nsouli, semble narguer Israël :

Le poisson de la mer est plus libre que le pêcheur, empêtré dans ses filets.

Il explique plus loin qu’Ayoub, Job en arabe, est celui que Dieu a voulu éprouver en lui arrachant ses enfants et ses biens. Si la tradition occidentale a retenu la misère du personnage, la tradition orientale quant à elle a retenu la patience : donnez-nous la patience de Job pour affronter les malheurs de l’existence.

Protestation anonyme cette fois, graffiti sur un mur : leurs balles perçantes sont nos étoiles et leurs bombes phosphorescentes notre soleil de minuit.

Et puis encore Ayoub, qui continue de poétiser les murs :

La fumée des obus nous enivre et libère nos rêves.

L’histoire ne vaut pas une seule larme qui coule sur le visage d’un enfant blessé.

On n’ôtera jamais au cheval blessé la possibilité de caracoler dans des rêves de prairie verte.

Et enfin quand les Palestiniens se rendent, le 22 août 1982, et acceptent de quitter Beyrouth, mais la tête haute, et que toute la population de la ville qu’ils traversent jusqu’au port leur fait fête, Ayoub fait dire à ses affiches :

N’oubliez jamais la couleur des roses de Beyrouth.

Nous nous retrouverons lorsque les navires seront fatigués d’errer de port en port.

À la fin de l’article, me revient ce proverbe que mon père, il y a quelques années, m’avait ramené d’un de ses séjours au Liban :

Il n’est de problème qu’une absence durable de solution ne puisse résoudre.

Où passe la frontière entre patience et fatalité ? À quel numéro de la route de Damas ? A un moment il y a cette maison jaune, criblée de balle, qui attend avec un vieil échafaudage autour, quelques fils de fer qui ne soutiennent pas grand chose. Elle attend de tomber, on la sent fragile, les colonnes des fenêtres ne reposent pas toujours au sol. Elle attend de s’effondrer, de redevenir sable mais en même temps elle résiste, elle tient, malgré les dommages ses pierres et sa charpente tiennent debout, par une colle spéciale, une aura d’après-guerre. Va-t-on la rénover ? Il est prévu de la transformer en musée… Mais elle est si belle ainsi, une vieille dame usée, mais digne, avec toutes ses rides, ses éclats de balle, écrites par la rage des mitraillettes.

sur un des blogs où figure cette photo : "c'est une maison jaune, accrochée à leur mémoire"

Si c’était moi je n’ajouterais que du verre aux fenêtres, et l’internet, je me dis sans réfléchir, mais a-t-on le droit de trouver belles ces cicatrices ? Les images d’avion de Berlin en ruine en 1945 ne sont-elles pas d’une exceptionnelle beauté irréelle ? Pour moi qui ai eu la chance de naître où il faut, quand il faut, entre les guerres, je sens l’attrait de ces figures brisées qui racontent un autre monde.

« Toute histoire est conflit », dit le manuel du parfait scénariste. Le temps en mouvement est une somme de conflits plus ou moins résolus. Sans les conflits nous n’aurions pas inventé le temps. Mais d’où naît le conflit ? De l’espoir, ou plutôt des aspirations des uns et des autres. Lorsque l’aviation israélienne poursuit Yasser Arafat d’immeuble en immeuble, écrit Bilal Nsouli, avec bombes et implosions, Begin (le premier ministre israélien d’alors) déclare qu’il traque Hitler dans son bunker de Berlin. Et puis 20 ans après Sabra et Chatila, les Libanais découvrent que leur bourreau est devenu Premier ministre. Et trente ans plus tard, la villa tient encore, malgré tous les assauts, alors même que Beyrouth vit en pleine frénésie de reconstruction, de spéculation immobilière. Reconstruire pour oublier, cacher les trous de guerre, passer à autre chose. Des vagues d’aspirations nouvelles, plus ou moins confessionnelles, émergent, pas seulement au Liban, partout, des aspirations à vivre ainsi ou autrement, à manger avec tel outil ou un autre, et consommer ainsi ou pas. Ainsi, sur la quatrième de couverture du livre illustré de Marjane Satrapi, publié par L’Association, dont j’ai tiré deux histoires vraies avant-hier :

L’Association se refusant à imprimer sur ses livres des « codes-barres » tout aussi esthétiquement disgracieux qu’éthiquement déplaisants ; et devant néanmoins, pour des raisons de logistique devenues inévitables, se résoudre à les faire figurer sur ses ouvrages au moyen d’étiquettes auto-collantes, vilaines, onéreuses et agaçantes ; tient à préciser que lesdites étiquettes ont été étudiées pour que leur colle n’abîme pas la couverture des livres, et qu’il est donc du devoir du lecteur de les décoller du livre après acquisition, puis de les détruire avec rage et jubilation en chantant à tue-tête : « L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste !

Ce qui démontre bien, je crois, que la patience n’est pas fatalité, mais que par contre elle le devient si l’on n’est pas patient.