Mohamed Kacimi raconte, dans l’avant-propos du récit intitulé Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, que je retranscris ci-dessous en intégralité, comment l’histoire vraie de Darina el-Joundi est devenue une pièce de théâtre puis un livre :

Darina El-Joundi, sur scène, jouant son propre rôle

Au mois de juin 2006, j’organisais une manifestation autour de Beyrouth dans un théâtre parisien. A l’issue des représentations, une jeune femme, habillée en noir, timide, effarouchée même, est venue vers moi, elle m’a donné un manuscrit et sans dire un mot elle a disparu. Je l’ai lu le soir même. C’était une lettre ouverte à son père, qui avait rêvé pour sa fille la plus grande des libertés et qui allait justement, à cause de cette liberté, connaître la pire des servitudes. Le texte était pudique, métaphorique. Je l’ai appelée pour savoir si elle était prête à aller plus loin, à vider réellement son sac. Elle s’est prêtée au jeu avec une transparence inouïe. Elle me faisait le récit de son enfance, de ses guerres, de ses drogues et de ses amours sans aucune censure. Elle racontait, j’écrivais. De cette rencontre est née une grande amitié et un texte de théâtre que j’ai soumis à Alain Timar, directeur du Théâtre des Halles à Avignon. Le lendemain, celui-ci prenait le TGV pour lui proposer de la mettre en scène et de l’accueillir dans son théâtre pour le festival d’Avignon. Elle qui était comédienne depuis l’âge de huit ans n’avait jamais joué en France. Son exil du Liban l’avait éloignée de la scène. Elle avait une telle avidité de jeu qu’au troisième jour les gens se battaient pour la voir. Impie, belle, ardente, et libérée, elle valait son pesant de poudre dans la Chapelle Sainte-Claire.

Toute la presse nationale a parlé de sa performance. Laure Adler et Fabienne Pascaud diront d’elle qu’elle a été la révélation du festival 2007. Le conte de fées allait se prolonger. Thierry Fabre, qui avait vu le spectacle, nous a demandé d’en faire un récit. Nous nous sommes retrouvés à Paris. Chaque jour, Darina me racontait, tantôt en arabe tantôt en français, année par année, sa vie, et, moi, j’écrivais. A la fin, je me suis retrouvé avec des centaines de feuillets. Il fallait agencer le tout, sans jamais perdre la musique de son récit oral, en faire une fiction où tout est vrai. La vie roman de Darina raconte aussi l’histoire insensée de ce Liban qui jubile en temps de guerre et s’effondre en temps de paix, tout comme elle dit combien est vulnérable la liberté de la femme, qui restera à jamais une langue étrangère aux yeux de l’homme.

En tant qu’auteur, je vois dans ce processus de création une véritable leçon d’écriture: Mohamed Kacimi a su entendre l’histoire de Darina, puis a œuvré à donner vie à cette histoire qu’il lui semblait mériter d’exister en se mettant au service de l’histoire, humblement, afin de rendre la parole de cette femme. Il n’y a rien de plus admirable à mon sens. Pour le coup on peut dire qu’il a fait son travail d’écrivain.