Jade Tabet, architecte et urbaniste, raconte cette histoire vraie dans le livre consacré à Beyrouth de la collection Autrement :

Lorsque les bulldozers de la reconstruction se sont attaqués aux anciens souks de Beyrouth, détruits pour laisser place à un nouveau quartier commercial, une petite structure en dôme, jusque-là prise dans la gangue des échoppes et des arrière-boutiques, s’en est trouvée soudain dégagée. Très vite ce lieu jusqu’alors inconnu a été transfiguré par la ferveur populaire. On disait qu’un saint Wali (pieux lettré) y était enterré. Que, lorsque le premier bulldozer s’était approché pour entamer sa démolition, sa lame s’était fendue en deux. Qu’un deuxième bulldozer, appelé à la rescousse, avait vu son moteur rendre l’âme. Que les tentatives successives pour faire sauter le dôme à la dynamite avaient toutes échoué, les mèches s’éteignant miraculeusement à la dernière minute. Et que, brusquement, des nuages d’encens s’étaient élevés dans les airs, alors que, le long des murs craquelés, jaillissaient des ruisseaux d’eau de fleur d’oranger.

Pendant plusieurs semaines, des centaines de squatteurs, venus des quartiers voisins, ont transformé l’espace des ruines en lieu de culte improvisé. La rumeur se répandant comme une traînée de poudre, des voitures transportant des familles entières venues des banlieues ont très vite bloqué toute circulation dans les rues du centre-ville, empêchant la poursuite des opérations de démolition. Le site des anciens souks à moitié détruits se trouvait transformé en lieu de pèlerinage.

Il faudra l’intervention des plus hautes autorités religieuses pour calmer le jeu : les documents prouvèrent que le dôme n’avait rien d’un tombeau et que c’était simplement une petite zaouia (lieu de recueillement et de prière) comme il y en avait beaucoup dans la vieille ville, érigée du XVIIe siècle par un lettré mort à la Mecque quelques années plus tard. Le lieu fut entouré de barbelés, l’armée empêcha l’accès des fidèles, et les opérations de démolition purent reprendre. Mais le petit dôme avait été épargné.

Et Jade Tabet d’expliquer que l’entreprise de destruction des souks et de l’ancien centre ottoman traduisait en fait une volonté de recommencement absolu, une entreprise de refondation urbaine qui tirerait sa légitimité du mythe du Phénix qui renaît de ses cendres : si la ville ancienne est détruite, c’est pour effacer les traces de la guerre et installer la cité sur des bases entièrement neuves.

photo repérée dans: http://chroniquesbeyrouthines.20minutes-blogs.fr/avenir_du_liban/

 

L’épisode du dôme des souks était l’expression d’un refus radical, d’une résistance sourde des habitants, surgissant des profondeurs de leur imaginaire, contre les façades lisses et pures et les tours de cristal néolibérales censées balayer le passé.

De même, la ferveur archéologique coïncide avec le besoin de témoigner d’une grandeur disparue que les reconstructeurs se proposent justement de restaurer. L’archéologie n’est pas une science innocente. On pourrait même dire, en paraphrasant Ionesco, qu’elle risque de « mener au pire », c’est-à-dire pour le coup à la justification d’un centre commercial à la place d’un ancien souk.