Lorsque nous nous retrouvâmes enfin seules, réunies autour d’une table, dans un silence le plus absolu, ma tante me raconta une histoire.

C’est l’histoire d’un mendiant – me dit-elle – qu’elle croisait fréquemment dans un coin bien précis d’Oran, la rue Ben Mhidi, à mi-chemin des arcades. C’était il y a 18 ans de cela, en 1994.
Cet homme ne changeait ni de place, ni d’humeur. Il se faisait appeler « Amou Moufik », qui signifie tonton Moufik en français. Amou Moufik restait toujours la tête baissée avec un petit air triste. Ma tante ajouta, que ce n’était pas une personne très bavarde mais il essayait continuellement de montrer sa gentillesse extrême.
Très curieuse, ma tante s’intéressa à lui. Elle était intriguée par son histoire, d’où pouvait-il venir? C’est ainsi, qu’une foule de questions l’envahit. Pour en connaître un peu plus, elle se rapprocha des voisins, car ce mendiant ne parlait jamais aux passants inconnus à l’exception de quelques personnes âgées.
Autour d’une tasse de thé, ma tante fut chaleureusement accueillie par une femme d’un âge moyen. La cinquantaine ! Me dit-elle. Il s’avère que cette voisine connaissait très bien la famille de Moufik, et annonça que son histoire avait commencé il y a très longtemps, ici même à Oran. Elle entama, par les vagues souvenirs qui lui restaient, l’explication des aventures de cet homme au bord d’une rue d’Oran. Cette pétillante dame expliqua à ma tante, qu’il avait une mère superbe, Flana, beaucoup de femmes l’enviaient pour sa beauté. Elle s’était mariée avec un homme charmant. Ils formaient un couple agréable et sympathique.
La bonne nouvelle finit par arriver, la famille s’agrandit avec un enfant prénommé Moufik. Les parents du nouveau né consacraient leur vie à lui donner une éducation irréprochable et subvenir à ses besoins. Ils vivaient heureux, sans souci et aimaient la vie.
Quelques années plus tard, un terrible événement vint bouleverser la mère de famille. Son mari mourut d’un accident de travail. Cette pauvre Flana estima ce jour comme le pire de sa vie. Elle souffrait de la mort de son mari mais aussi de la lourde tâche d’éduquer son enfant seule. Avec tous les problèmes survenus dans sa vie, s’ajouta les difficultés financières. En effet, le seul revenu de la famille était celui de son mari car elle restait à la maison pour élever son fils. La famille n’avait rien de plus mais elle se contentait du peu pour vivre. Après la mort du père de famille, Flana se démena pour réussir à survivre et garantir à son fils la meilleure vie qu’il soit.
Moufik grandit, devint un bel homme et réussissait avec brio ses années au lycée, il faisait la fierté de sa mère. Le jour où il obtint son bac, son désir le plus cher était de faire ses études en France. Malheureusement, il n’eut pas droit à une bourse. Afin d’aider son fils dans l’obtention de cette dernière, la mère de Moufik se rapprocha d’un homme dont la position était assez élevée dans la société, et le supplia de l’aider pour obtenir cette aide financière afin de pouvoir assouvir le désir de Moufik de partir à l’étranger. Finalement, l’homme accepta de passer un accord avec Flana. Cette entente consistait à faire travailler la mère en tant que femme de maison.
La mère n’avait qu’une motivation, voir son fils épanoui et heureux de pouvoir réaliser ses souhaits. L’homme, chez qui elle travaillait, la payait très peu, elle arrivait à peine à payer les factures et la nourriture.
Une longue et coriace année passa et elle obtint finalement la bourse, elle était tellement fière d’elle. La séparation entre la mère et son fils fut excessivement dure, et elle lui fit promettre de toujours rester en contact. Moufik partit en France pour poursuivre son rêve qui était de faire des études d’ingénierie.
Les premiers mois s’écoulèrent et le fils trouva toujours le moyen d’informer sa mère de sa vie loin d’elle. Mais au bout du cinquième mois, plus aucune nouvelle, il avait coupé les liens. Sa mère, inquiète, essaya de le joindre par téléphone, mais son espoir s’envola, celui d’entendre son fils. Elle décida ensuite d’appeler le peu d’amis que Moufik décrivait dans ses lettres, et le même résultat se manifesta, aucune réponse. Au fond d’elle, Flana gardait une lueur d’espoir de revoir son enfant et de pouvoir à nouveau le serrer dans ses bras. Elle espérait apercevoir chaque semaine un bateau pour mettre les pieds sur ce ferry et ainsi découvrir les terres françaises et rechercher celui qu’elle avait mis au monde. Rien ne pouvait l’arrêter, elle persévéra pour le recontacter, mais Moufik était devenu injoignable, introuvable. Elle se trouva contrainte de délaisser ses recherches et ses illusions. La pauvre mère de famille se renferma dans son extrême chagrin incurable. Elle se retrouva seule, son mari était parti jeune, son enfant l’avait abandonné.
Les années passèrent, Moufik n’avait plus donné signe de vie car une nouvelle rencontre avait transformé sa vie en paradis. Le jeune homme avait croisé le regard d’une femme, de quelques années son ainée, qui l’avait aidé à accomplir ses études. Finalement ils décidèrent de se marier. Quelques années plus tard, la famille était au nombre de 5.
La vie continuait, et chacun, loin l’un de l’autre vieillissait. Jjusqu’au jour où Moufik se retrouva divorcé de la femme qu’il pensait être celle qui l’accompagnerait jusqu’à son dernier souffle.
Vint le jour où les 3 enfants de Moufik, atteignirent l’âge de l’université. Ils partirent, un à un, sans plus donner de nouvelles. C’est ainsi que Moufik se retrouva seul, face à sa vieillesse qui l’affaiblissait de jour en jour, pas un sou sur lui, sans avenir, loin de sa femme et ses enfants, loin d’une vie heureuse. Il n’avait plus rien, et c’est ainsi qu’il choisit de rentrer en Algérie. Arrivé à Oran, dans sa ville d’origine, il scruta l’horizon et ne reconnut ni les habitants, ni ville, ni les anciens voisins. Rien n’était pareil, tout avait changé, seules quelques places importantes étaient restées les mêmes.
Il entreprit des recherches dans le but de revoir celle avec laquelle il avait rompu le contact et cella fit émerger dans son esprit des sentiments de regret et de tristesse. Il marchait longuement, sillonnait les rues d’Oran. Soudain la couleur rouge vif d’une maisonnette presque en ruine l’interpella et lui fit remonter de vieux souvenirs. L’odeur que dégageait la menthe, lui rappela le thé traditionnel que préparait sa maman chaque vendredi. Il continua sa marche pour arriver devant la maison de son enfance.
Il frappa à la porte, deux inconnus surgirent devant lui. D’un air apeuré, Moufik versa une larme, ouvrit la bouche et d’un son tremblant il demanda : « Où est Flana ? ». Personne ne sut répondre à son interrogation, il partit. Sa fouille commença, il n’avait comme objectif que revoir le sourire de sa maman. Après quelques jours de recherche, il découvrit que la réelle source de son bonheur était morte accompagnée seulement de la tristesse et la solitude.
Moufik apprit par la suite que la maison familiale ne lui avait pas été cédée car tout l’espoir d’une mère de famille de revoir son petit s’était éteint avec les années, elle avait donc décidé de faire don du seul bien qui lui restait à de pauvres personnes.
Ne trouvant pas d’hébergement, Moufik se renferma sur lui et s’interrogea sur tout le mal qu’il avait pu provoquer dans sa vie. La seule phrase que nous pûmes tirer de sa bouche était celle ci : « La souffrance d’un enfant causé à ses parents est inestimable »

Aujourd’hui Moufik est toujours en vie, il est devenu un mendiant, un sans abri, il ne change ni de place, ni d’humeur, toujours la tête baissée avec un petit air triste. Il reste dans un coin bien précis d’Oran, la rue Ben mhidi à mi-chemin des arcades.

Ma tante conclut son récit par une morale et une leçon de vie : « Quoi que nous pouvons faire, de bien ou de mauvais, nous ne récolterons que ce que nous avons pu semer. »

Leïla Khane – Texte / Text
Histoire écrite en français / Story written in French