Mon dernier jour à Alexandrie, et je n’aurai pas le temps de finir ce magnifique livre.

Un substitut de campagne en Egypte, collection Terre humaine, Plon, est le récit que fait Tewfik El Hakim de ses années passées à conduire des enquêtes, participer à des cours d’instance dans les campagnes égyptiennes. L’affaire conduit-elle à la corde ? lui demande quelqu’un. Tewfik est épuisé. Il prend un temps pour réfléchir et dit : L’affaire est encore au lit.

Et puis ce bel aveu :

Le substitut, impuissant à remédier à quoi que ce soit des maux qu’il voit autour de lui, se contente de les vivre, parfois, comme un artiste qui contemple des paysages peints sur tableaux.

Je crois à cette sensation d’impuissance, qui pousse à un moment l’individu à raconter, à peindre, pas pour se rendre utile, mais juste pour continuer à être un homme, c’est-à-dire pour continuer d’agir sur les choses qui échappent. Dans la préface, Al Hakim explique l’utilité qu’a eu ce livre, pour réfléchir à la condition du fellah égyptien et travailler à l’améliorer. Hier Alessandro Barricco, à l’Institut Français, nous parlait de ses gens séparés, vivant loin, qui s’étaient mariés après la lecture de son roman Soie, et qui le remerciaient pour ça. Mais, disait-il, la littérature n’a rien de spécial, et chacun par un geste, une parole, change le cours des choses : la littérature n’a pas plus de pouvoir que le reste sur le monde.

Ainsi, Tewfik Al Hakim observe, écoute, prend des notes et raconte cette multitudes de faits divers:

Monsieur le juge, déclare le cheikh Hassan, je n’étais ni du côté de la meule ni du côté de la farine, et l’histoire est arrivée parce que j’ai offert mes bons offices.

Il s’arrêta là, comme s’il avait exposé avec une clarté évidente le fond de l’affaire. Le juge le considéra avec des yeux ronds, tout en contenant sa colère ; il finit par la laisser déborder et enjoignit à l’homme de raconter en détail ce qui s’était passé. Celui-ci fournit le récit suivant : L’inculpée avait une fille, nommée Sitt Abouha, qui avait été demandée en mariage par un paysan du nom d’El-Sayed Horeicha, offrant une dot de quinze pièces d’or. Comme la mère en exigeait au moins vingt, l’affaire en resta là, jusqu’au jour où intervint un frère du prétendant, un petit garnement communément appelé « Vert-de-gris ». De son propre chef, il alla trouver la famille de la jeune fille pour leur annoncer faussement que son frère acceptait les conditions, puis il déclara à ce dernier que de l’autre côté on consentait à la réduction qu’il avait proposée. Conséquence de cette canaillerie d’un gamin farceur : d’un commun accord, le jour fut fixé pour la récitation de la Fatiha (note : c’est le nom du premier chapitre du Coran, que l’on récite en manière d’accord, dans toutes les circonstances solennelles) au domicile de la fiancée, et le futur pria le cheikh Emara ainsi que le cheikh Farag de venir lui servir de témoins. Tout le monde arriva à la cérémonie. Le père de la jeune fille avait égorgé une oie. On venait à peine de servir le repas aux invités qu’on parle de la dot. La supercherie apparut et l’on vit que la question n’avait pas fait un pas en avant : la discussion reprit de plus belle entre les deux parties. La mère de la jeune fille poussait des hurlements dans la cour de la maison : « Quel affreux malheur ! Nos ennemis vont s’en réjouir. Par le prophète, je ne donnerai pas ma fille à moins de vingt pièces d’or ! » Cette femme furieuse allait et venait au milieu des hommes pour défendre les droits de sa fille, craignant qu’ils ne finissent par adopter une solution contraire à ses vœux. Le cheikh Hassan, poussé par un sentiment de devoir et de générosité, ne toucha pas au repas, et chercha à raisonner la femme, dans l’espoir d’arranger les choses. Pendant ce temps-là, son compère le cheikh, s’approchant de l’oie, se mettait à manger, ingurgitant bouchée par bouchée, sans se soucier de cette discussion passionnée. Des deux côtés, on sentait que le stade de la discussion s’achevait et voilà qu’en effet le cheikh Hassan, au lieu de voir sa main dans le plat de l’oie, la trouva soudain dans la bouche de la vieille. Il poussa un cri strident : toute la maison en fut bouleversée et il s’ensuivit un grand tumulte. Le cheikh Hassan tira violemment son compagnon, lui faisant quitter au plus vite la table pour l’emmener dehors. Sa blessure lui cuisait. Alors que son compagnon s’était gobergé sans rien dire, lui, qui s’était donné de la peine pour tout arranger, devait abandonner les lieux sur sa faim, le doigt mordu par une vieille folle !