Avant de quitter l’Egypte, une histoire vraie tirée des Récits de notre quartier (Hikâyât Hâritnâ), 1975, de Naguib Mahfouz. Encore une histoire qui prend forme dans des ruelles, des impasses, comme s’il fallait toujours, pour pouvoir écrire, recréer le village, c’est-à-dire concevoir un univers simple, une unité de vie, familière, confortable, comme si la meilleure scène dramatique était toujours le café du coin…

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Amm (oncle) Yansoun le cordonnier est un homme à la réputation sans tache. Son fils Ramadhan meurt à la suite d’une maladie dont il n’a pas souffert longtemps. L’homme en conçoit un chagrin tout naturel mais, avant que sèchent ses larmes, il commet un acte étrange qui le met au centre des conversations de la ruelle. Sans avertir quiconque, il épouse Dalila, la fiancée de son fils décédé depuis moins d’un mois !

Cet homme est-il devenu foi ?

Quand même serait-il déréglé, ne peut-il attendre une année, ou au moins quelques mois ?

Et Dalila, comment peut-elle accepter d’épouser un homme qui est de plus de quarante ans son aîné ?

Pourtant, la nouvelle est incontestable : Dalila s’installe bel et bien dans la maison d’Amm Yansoun où elle va habiter en compagnie de la première épouse et du reste de la famille.

Les langues commencent à jaser, on murmure que l’irréparable a eu lieu entre feu Ramadhan et Dalila, que le père était heureux à la perspective du mariage proche, et confiant en un avenir qui n’est jamais venu. La mort s’est immiscée entre les destins et a déjoué les calculs, dissipant toute paix, laissant Dalila exposée, sans protection ni espoir.

La mère de Dalila garde un moment le secret puis le confie à Oumm Ramadhan (la mère du fils mort). Celle-ci jette la révélation à la figure du mari déjà assombri : encore une catastrophe, une catastrophe au plein sens du terme ! On ne saurait l’ignorer, la fille est dans le pétrin ! Le coupable est le fils, pour lequel on invoque miséricorde… Alors il réfléchit et réfléchit encore, et conclut le plus étrange mariage qu’ait connu notre ruelle.

Dalila devient sa femme, et donne chez lui naissance à un fils.
Certains louent l’acte de l’homme et prient pour que Dieu le récompense ; d’autres, ignorant les tenants de l’affaire, le traitent d’imbécile et de fou.
Quant à ceux qui préfèrent l’ironie, ils le montrent du doigt et murmurent :

– Voici le père de son petit-fils.