L’eau, que ce soit au Caire à Port-Saïd ou à Alexandrie, a un goût de vase qui se marie assez bien avec le café lyophilisé, mais qui par contre s’oppose intensément à la pâte dentifrice, qui cherche à nous faire croire à la propreté de notre intérieur.

Ce relent de fond de Nil décrit assez précisément les baignoires vieillissantes, tâchées, voire rouillées qui servent de bac à douche.

N’attends rien du monde, j’avais écrit il y a longtemps, il te le rendra au centuple. Mets-toi au clair sur le plan à suivre. Et puis tiens ferme.

N’attends rien du monde, ainsi tu pourras l’apprécier. Le monde ne te doit rien et il n’a rien à faire de toi, il se moque de tes faits et gestes et de ce que tu pourrais comprendre à force de t’user les yeux et les oreilles sur lui.

On ne profite pas du monde, profite bien ma chérie de ton séjour à Alexandrie n’est ni un Alexandrin ni une phrase digne d’exister. L’idée, touristique (un genre de scolastique, puisque école signifie en Grec arrêt de travail), de profiter du monde, d’en jouir à sa mesure, quelques semaines par an, est aussi peu applicable que l’idée de se baigner à poil sur une plage salafiste. Le tourisme est un culte dont toutes les traditions s’opposent au monde tel qu’il est. Profite avec tes gros sabots, Germaine, promène-toi dans le sable et tu verras tu jouiras des doigts de pied. Le tourisme est une forme stérile de masturbation.

Ne rien vouloir, ne rien attendre. Et jouir à la sauvette, par hasard. Se laisser prendre. Il n’y a pas de profit. Le profit n’est pas applicable à l’homme. On ne passe pas un bon moment à Disneyland, mais notre produit oui, le djinn-touriste en nous. Le tourisme s’adresse au djinn-touriste, cet être envoûté qui profite d’un moment de détente en famille.

Le produit ne pense pas: il est la conséquence d’une pensée déjà réalisée. Profite d’Alexandrie, comme si Alexandrie était finie. Profite, c’est-à-dire ne fais rien, n’agit pas sur ce monde, délecte-toi sans toucher, car ce monde n’est qu’un passe-temps pour toi, il n’existe pas vraiment, il n’y a rien à y faire de réel : profite de ce que rien n’est vrai, de ce que chaque interaction est une tricherie. Profite du décor.

Collé sur le char de la place Mohamed Farid, garé comme s’il avait toujours été là, dans ce quartier à boutiques et distributeurs et immeubles italiens, le poster d’un bébé dans les bras d’un soldat : l’armée protège la vie des Egyptiens. Mais si je regarde mieux, je vois que le bébé est en fait une bombe, et que le soldat sourit à la fois parce que c’est la première fois qu’il berce un enfant, parce que c’est son fils et parce qu’il va mourir.

En Egypte, comme au Maroc, en Algérie, en Tunisie, la Vache-qui-rit se porte à merveille. Les boîtes pleines de déchets de fromage emballés en triangle font fureur. La vache-qui-rit est un produit d’exportation surpuissant, qui détrône tous les fromages maghrébins voire mashrékins.

A Tanger ils font des crêpes fourrées à la vache-qui-rit, très bonnes, mais le crêpier doit se presser de défaire les petits emballages un par un. Il n’y a pas de pots de vache-qui-rit familial, car la vache-qui-rit n’a pas été conçue pour tartiner les crêpes marocaines, la vache-qui-rit est une ode à la portion individuelle de fin de repas, qui ralentit le monde globalisé et plus particulièrement la fabrication des crêpes du royaume.

Cuisiner à la vache-qui-rit, comment dire, c’est introduire de l’individuel dans du collectif, penser chaque crêpe l’une indépendamment de l’autre, dépiauter en fonction de chacun, ne pas anticiper la demande. Y a-t-il des chefs maghrébins qui se lèvent le matin et prennent une heure pour défaire une centaine de portions qui leur feront la journée… Cela ferait gagner du temps, bien sûr, mais la valeur ajoutée que procure l’emballage, qui assure au client que c’est bien de la vache-qui-rit ou une de ses sous-marques, et en même temps qui lui signifie par là-même qu’il n’y a rien à craindre, que c’est bien emballé, est perdue…

Parmi les fromages qui permettaient d’expliciter la notion de sous-réalisme, Jean-Daniel Dugommier, théoricien du Louche et héros du roman Un homme louche, chez Verticales, avait analysé le Gruyère (la pâte c’est la réalité, les trous la sous-réalité), le Saint-Nectaire, le Morbier (un tunnel de cendre, comme les limbes du réel) et le Comté (la réalité totalitaire).

Un autre fromage aurait été passionnant pour imager (ou plutôt d’odorifier) le réel : le Gaperon, on y reviendra un jour. Mais la Vache-qui-rit, en tant que phénomène de masse, est aussi particulièrement intéressant. Car, pour le coup, le déchet a supplanté le vrai, ce qu’on appelle « fromage » dans de nombreux pays n’est en réalité que de la récupération de miettes, de chutes de fromage… C’est le rebut qui prend la place du produit de luxe sur la scène du réel et qui s’impose grâce à l’inefficacité démonstrative de son emballage génial, ou comment unifier un agréable goût de moisissure à l’ensemble de la planète… Et tout comme la trace laissée sur le mur révèle le tableau, l’emballage triangulaire fait exister cette pâte de néant.