Le Caire, pour rester dans le tarte à la crème, et à défaut d’être original, me semble, comme certainement pas mal de monde, une ville tout autant fascinante au niveau visuel – ces balcons roses ou vert pomme au milieu de façades décrépies – qu’au niveau sonore. Voici quelques sons que je crois aujourd’hui, après deux semaines en métropole, gravés sur mon disque dur interne :

La sonnerie des bonbonnes de gaz. Le marchand ambulant, à vélo ou en carriole, frappe le butane avec sa tige de métal, de manière répétée. Le carillon du réveil, ponctuel au cours des douze nuits passées à la Pension Roma, rue Mohamed Farid, en plein centre-ville.

Bikiya !! Roba bikiya !! crie le ferrailleur du trottoir. Il récupère de tout : l’électronique qui ne fonctionne plus, les télés, les lampes, le métal, avec son vélo-benne.

Le tintement du jus de réglisse. Un vendeur en blanc, bottes en caoutchouc blanc, se promène sur le trottoir, entre les voitures, une bonbonne en verre d’au moins vingt litres remplie de jus de réglisse à la hanche, lourde, sanglée de travers, qui lui tord la colonne et déforme ses pas. Des verres sont disposés sur le récipient, et un bec verse le jus noirâtre. Pour avertir, il frotte au bout du bras deux couvercles de métal doré, comme des castagnettes en forme de cendriers.

Le costume blanc, la coiffe et cette marche chaloupée, bassin cassé épaules en arrière, pour soutenir le fardeau, une démarche souple qui rappelle les premiers Walt Disney, leur donnent une vraie dignité au milieu de l’ambiance polluée. Ils sont jeunes pour la plupart, le jus de la vie malgré tout les inonde et les marques et le plastique n’ont pas encore atteint leur beauté. Ils incarnent à la fois la réalité des petites rues commerçantes et un autre temps, où les gobelets jetables n’existaient pas. Ils versent le jus d’un geste gracieux, un trait noir de réglisse entre deux portières, légèrement courbé, puis tendent le verre en verre noir, que l’automobiliste vide aussitôt. Enfin ils rincent le verre et poursuivent leur route avec leurs corps en caoutchouc.

Le bruit des klaxons, de différentes fréquences et intensités, en fonction de l’appareillage (sec ou baroque) et de la psychologie du chauffeur, qui ponctue chaque action, c’est-à-dire chaque démarrage et donc chaque rapprochement avec un corps étranger, par une pression sur le volant. En égyptien il existe l’expression : klaxonner pour réveiller la rue, mais c’est avant tout eux-mêmes que les chauffeurs de taxi gardent éveillé, et aussi l’angoisse de l’accident. On klaxonne au Caire comme on prie, de manière bruyante et démonstrative, pour conjurer le mauvais sort, imposer sa présence, revendiquer sa place sur le bitume.

Car le son le plus entêtant, le plus désagréable aussi pour un mécréant comme moi est bien la psalmodie quasi ininterrompue d’appels à la prière. Ce n’est pas seulement cinq fois par jour, ça se décale en fonction des quartiers. Il faut aussi ajouter aux prières les prêches, en particulier celui du vendredi. Tantôt appel ferme, tantôt menace, tantôt chant oriental envoûtant, toutes les sensibilités sont modulées, du hurlement à la douceur, pour répéter que Dieu est là, si si, certain, et qu’il nous soutient partout en permanence, comme si la réalité devait être démentie chaque seconde.

La religion en Egypte est un vaudou continu, une voix qui vous suit jusqu’au lit. Allah akbar, Allah Akbar… Justement ce soir-là je rentrais du Stella bar du coin de Tallaat Harb street, assez gai, et je chantais avec le muezzin du coin, puis un autre, Allah Akbar, Allah Akbar, bercé par la musique de cette phrase usée jusqu’à la corne, et je me disais en bon capitaliste que cela ferait une fameuse enseigne, avec toute cette publicité permanente et gratuite, qu’il faudrait que j’en parle aux brasseries Stella (la bière égyptienne)… Est-ce que quelqu’un avait déjà eu l’idée d’ouvrir un Alawak Bar ?