William va avoir trente ans, il travaille dans le social à Marseille. Il a vécu toute son enfance en Nouvelle-Calédonie.

Quand ma grand-mère meurt, nous sommes à Nouméa. Mon père se débrouille pour dégoter des places d’avion. L’enterrement est tendu. Le reste de la famille nous reproche de ne pas avoir donné de nouvelles, de ne pas s’être occupé d’elle. Le repas de famille est très désagréable. Mon père et son frère s’insultent. Un froid qui restera des années dans la famille.

Plus tard, après quelques années d’études en France, je suis de retour en Nouvelle-Calédonie. J’ai choisi mon terrain de maîtrise en anthropologie à Ouvéa, dans la tribu des Takéjis. La tribu s’apprête à faire le deuil d’une mamie, que tous appellent « Mémé Gâteau », rapatriée de Nouméa où elle vivait.

La cérémonie dure deux semaines. On construit un endroit où manger. Les jeunes non-mariés, dont je fais partie, servent à table. Ils m’ont adopté. Je vis le deuil de Mémé Gâteau comme si elle était de ma famille. Je repense à la manière dont nous avons fêté la mort de ma vraie grand-mère. Les reproches publics de mon grand-père à son fils. Un deuil qui a laissé à tous un goût amer. Une seule journée qui n’a réglé aucun problème, n’a permis à personne de se parler, de désamorcer les tensions que provoquaient cette mort et le nouvel état de notre famille.

Après la mort de Mémé Gâteau, j’ai décidé d’écrire à mon grand-père. Les Kanaks, leur vie sociale, leurs rites m’avaient fait réfléchir. Sans les rites, nous sommes tous démunis.

Je lui ai écrit ce que j’ai ressenti à l’enterrement de mamie, l’importance d’une vraie cérémonie, le deuil raté, la rancœur dans la famille depuis, ma frustration vis-à-vis de certains mots prononcés, de mon père maltraité. Je ne suis pas quelqu’un qui écrit. Cette lettre est j’en suis sûr la plus importante que j’ai eu à écrire de ma vie.

Bizarrement, je ne sais plus si mon grand-père m’a répondu. Je pense que oui, bien sûr, mais peu importe, en tout cas il l’avait lue, car quand je l’ai revu à Paris on a de suite eu une relation plus intime, plus personnelle qu’avant. Je l’ai accompagné tout un mois à l’hôpital.

Il m’a expliqué que la maladie de ma grand-mère, un cancer qui s’était généralisé, avait été cachée pendant longtemps. Nous étions loin, lui ne se sentait pas de nous en parler. C’était comme si nous l’avions abandonné.

Mon grand-père était très haut dans la franc-maçonnerie. Mon père n’avait pas voulu de ça non plus, il ne voulait pas faire partie d’une loge, il s’était détourné de ses frères.

Je me souviens quand mon père a appris la mort de sa mère. Il est tombé des nues. « Denise est morte. L’enterrement c’est dans quatre jours. » C’est tout ce qu’il méritait.