Taxi, de Khaled Al Khamissi, est une anthologie de promenades avec cinquante-huit conducteurs de taxi du Caire, qui font des blagues, donnent leurs opinions générales ou racontent des histoires vraies comme celle, édifiante, de ce vieux conducteur malade, qui s’en va au travail ce matin-là comme on part à l’abattoir, mais est sauvé par la providence d’un client qui se montrera assez généreux pour lui permettre de se sortir de cette mauvaise passe.

Les problèmes de bureaucratie, de corruption, d’éducation insuffisante qui entraîne de grosses dépenses en cours particuliers, sont aussi largement évoqués, toujours de façon pratique, et la figure du trentenaire éduqué qui ne trouve pas de place dans la société égyptienne apparaît aussi dans la rencontre 33.

Mais le 42e entretien m’a particulièrement arrêté : il s’agit d’un jeune taxieur, comme on dirait en algérois, qui rêve de relier avec son taxi l’Afrique du sud pour aller assister à la coupe du monde de foot. Il explique qu’il met de côté piastre après piastre pour réaliser cette aventure. Il a acheté un atlas et est en train de tracer son itinéraire. Comme il a l’habitude de conduire quinze heures par jour, il ne pense pas avoir de problème pour réaliser son rêve.

À ce moment du récit, Khaled Al Khamissi intervient et nous dit :

Je n’ai pas osé lui dire qu’il n’y avait pas de route goudronnée qui reliait la ville d’Abou Simbel, la dernière ville du Sud de l’Egypte, avec le Soudan. Ni que la route qui monte de Toshka vers le Soudan était fermée. Ni qu’il n’y avait même pas de chemin de fer entre l’Egypte et le Soudan. Ni même que, s’il atteignait le Soudan, il lui serait interdit d’aller dans le Sud du pays à moins d’obtenir des autorisations des autorités à Khartoum, qu’il est impossible de se procurer. Je ne lui ai pas dit non plus qu’un taxi du Caire n’avait pas le droit de voyager.

J’ai oublié de lui dire que notre continent africain était divisé, dispersé, et restait entièrement colonisé. Et que la seule personne qui était encore capable d’y voyager n’était sûrement pas son fils l’Africain, mais plutôt le maître blanc qui a construit les portes de l’Afrique, qui ne s’ouvrent que devant lui.

Voilà la réalité de ce chauffeur, tandis que moi je tourne sans entrave autour de la Méditerranée avec mon beau passeport français… Que faire de la mauvaise conscience inévitable ? Des responsabilités occidentales en Afrique, passées, présentes et à venir ? Je me répète, pas complètement convaincu, que nous ne sommes que la somme de nos actes.

La lecture marxiste, internationaliste (tous unis contre l’exploiteur) est la seule qui permet d’avoir un peu moins honte, de se dire qu’on est plus semblable à ce chauffeur de taxi qu’au patron de BP, même si ce n’est pas si sûr, même si moi je fais la route avec mes privilèges de blanc, ma carte VISA, mon passeport, mon assurance rapatriement.

La bonne parole universaliste, oecuménique, naïve, que je propage plus ou moins consciemment quand je dis aux gens : venez partager vos histoires vraies ! Mettons nos histoires en commun ! Peut-être que l’on découvrira que nous ne sommes pas si différents… Il faut être naïf parfois, mais aussi se demander si ce n’est pas de la bêtise…

La mauvaise conscience est un mal qui ronge les esprits peu théoriques, comme le mien, qui se contredisent et s’estiment chaque jour incapable de suivre une décision. Reste cette peur, qui heureusement se dissipe au fur et à mesure du voyage : peur d’abuser de l’hospitalité, non pas parce que réellement j’abuse, mais parce que je suis blanc de pays riche, parce que je sais que c’est ça que les blancs des pays riches font dans les pays pauvres, que c’est ce qu’ils sont toujours venus faire. Peur de profiter, ramasser, piller comme un bon blanc, piller les histoires des autres suivant la tradition, pour les revendre en France.

Voilà le travers à éviter, et tout le défi de ce projet est justement qu’il dépasse son origine française, que les populations, les artistes méditerranéens se l’approprient à leur manière, et qu’au final ce ne soit pas un livre de François Beaune qui soit produit, mais des livres, des court-métrages, des pièces de théâtre, des documentaires, de la musique, venus des quatre coins de la Méditerranée, par des artistes, des amateurs, des élèves, en somme des individus vivant dans les pays bordant cette mer.

Mais revenons à Taxi. J’ai eu énormément de plaisir à relever les nokats des taxieurs cairotes qui se promènent dans le livre, aussi parce que l‘humour égyptien, comme le projet Histoires vraies, se situe à un niveau réellement universel. La preuve :

Voici les instructions d’utilisation du Viagra : avec une fille pour la première fois, aucun, avec ta copine, un demi-comprimé, avec ton amoureuse, un comprimé et avec ta femme, six comprimés, dix bières, trois verres de whisky, deux joints de haschich, un peu d’herbe et que Dieu t’aide.

C’est à ce niveau-là qu’il faut tâcher de se tenir. Collecter les histoires par pur intérêt, comme on écoute une blague, par pure envie de connaître la chute, par passion pour l’histoire en tant que telle, parce qu’une histoire est évasion, plaisir, larmes et rires.

Deux marseillaises discutent à un balcon :
C’est encore lui qui t’a offert ces fleurs?
Eh oui.
Oh, dis-donc il est gentil ton mari.
C’est toi qui le dis. Ce soir il va falloir encore écarter les jambes.
Pourquoi, tu as pas de vase ?