Parfois il faut dire du bien de l’Algérie. L’Algérie, pour tout un tas de mauvaises raisons, particulièrement graves pour l’ensemble de ses habitants, n’a pas de touristes.

Mon premier soir à Tunis, mercredi, j’ai acheté un sandwich-merguez rue de Marseille, que j’ai payé 6 dinars. Je l’ai mangé debout, au même coin de rue, et le placeur de voitures m’a expliqué que ce sandwich ne valait pas plus de trois dinars. 3 dinars cinquante maximum. A ce moment-là je me suis souvenu que j’étais un touriste. Et un occidental. En Algérie personne n’avait essayé de m’arnaquer. Tu vois, ce n’est pas bien ça, me disait le placeur, vous n’allez pas revenir, il ne voit pas plus loin qu’aujourd’hui et ainsi il perd des clients.

Malgré moi j’ai pensé : pourquoi ce placeur me dit ça si ce n’est pour gagner ma confiance, me soutirer un peu de fric ? Quel intérêt il a à dénoncer ce type qu’il fréquente tous les soirs ? J’ai refusé un moment de réfléchir ainsi, je me suis dit dit qu’ils étaient en bisbille.

Le lendemain, par une étrange absence de coïncidence, j’ai revécu la même scène qu’un an plus tôt à Tanger. C’était le 8 Mai 2011 précisément, mon premier jour au Maroc, et à l’époque j’avais pris ces notes :

Je sors de l’hôtel et décide de me promener au hasard, même si tout est écrit ici. Dans les pays où Dieu existe tout est écrit d’avance, le Mektoub, ce qui est écrit, devance le Hasard, cette occurrence imprévisible qu’on cherche, moi et d’autres, à coucher sur du papier pour nous endormir.

Quelques centaines de mètres plus loin, un homme, la cinquantaine, me rejoint : vous êtes à l’hôtel Minzah ? Je lui dis que oui c’est bien ça. Il me dit qu’il y travaille, qu’il est en pause jusqu’à 15 heures. Qu’il a donc tout son temps. On se met à discuter en marchant. Il s’appelle Mustapha, me dit-il. Est-ce que j’ai le temps de boire un café ?

On se retrouve à une terrasse près de la Place Ibéria, dans le quartier espagnol. Je lui raconte ce que je fais à Tanger. Il me dit qu’il est pianiste à l’hôtel Minzah, que d’ailleurs il y a un concert ce soir, qu’il va jouer, que ça lui ferait plaisir que je vienne. Il me présentera des amis. Sa femme travaille aussi à l’hôtel en cuisine, et puis on pourra fumer le kiff. Il me demande si je fume, je dis que j’ai arrêté, mais que pour l’occasion pourquoi pas. Est-ce que je peux lui avancer 200 dirhams, comme ça il va demander à un vieux près d’ici de préparer le mélange pour ce soir. Je lui dis pas de problème. Il s’absente quelques minutes, revient. C’est tout bon, me dit-il, ce sera prêt pour ce soir, tu vas voir, avec la pipe ça va te plaire, je peux te présenter aussi des filles de ton âge. Je j’ai des tonnes d’histoires, oui des histoires vraies incroyables, après le concert je pourrai t’en raconter, en fumant le kiff tranquille.

Je lui demande où il a appris le piano, il me dit en Espagne, il a vécu à Madrid quelques années. Je lui demande quelles sont ses influences, il me dit qu’il ne veut pas rentrer dans les détails, il me parle de la France, me dit qu’il y est déjà allé deux fois, voir de la famille, à Clermont-Ferrand. Je lui dis que c’est incroyable, moi j’y suis né. Au fait, me dit-il, je connais un livre, chez un ami marchand, un gros livre plein d’histoires vraies en français et en arabe, peut-être cinq pages, d’occasion. Si tu veux tout à l’heure je passe le prendre, c’est sur mon chemin. Je demande le prix : 40 dirhams, pas cher, je lui donne l’argent. On se lève, je paye les consommations et avant que nos chemins ne se séparent, il ajoute: A tout à l’heure, n’oublie pas, sois bien là à sept heures, pas plus tard.

Je le laisse et rejoins le festival de littérature qui m’a invité. Puis décide d’aller un peu me reposer, profiter de la piscine de l’hôtel Minzah. Le bar est vide à cette heure-là, et le piano à queue fait silence. Je demande au barman si Mustapha, le pianiste, est dans le coin. Quel Mustapha ? me dit le barman. Il n’y a personne de ce nom qui travaille ici.

Je me plonge dans l’eau fraîche. Je ferme les yeux pour éviter que le chlore ne les brûle. Est-ce qu’un mensonge n’est pas plus vrai qu’autre chose ? Il suffit d’avoir envie de croire. Il suffit de se dire que tout était était, et que Mustapha devait m’arnaquer de 25 euros.

Un an plus tard, je suis devant le tramway de Tunis et un type assez fort, au visage rubicond, me demande si je cherche mon chemin. Je lui dis que non. Parce qu’il y a un salon de l’artisanat particulièrement intéressant aujourd’hui dans la Médina. Ah, lui dis-je, vraiment pas enthousiaste. Tu ne me reconnais pas ? dit-il. Je travaille au Carlton… Le portier… Maintenant c’est ma pause, si tu veux on peut aller faire un tour…