Les gens parfois me demandent quel intérêt, c’est-à-dire pourquoi il peut être intéressant de participer au projet Histoires vraies.

Ce n’est pas évident, je suis bien d’accord. Il n’y a concrètement rien à gagner à déposer une histoire dans cette bibliothèque virtuelle, et il n’est pas certain que l’histoire soit publiée dans un livre, ou devienne un film, un moment d’une pièce de théâtre, une chanson, etc.

D’autre part, et même si l’idée est que les gens de treize pays mettent en commun leurs histoires afin de se sentir un peu plus proches les uns des autres, et envisager qu’ils ne sont pas si différents que ça, difficile de penser que ce projet puisse changer quoi que ce soit aux conflits politico-économiques entre les différentes nations ou religions ou groupes d’influence méditerranéens. L’art, la culture, n’ont malheureusement pas ce pouvoir.

La dette grecque ne sera pas effacée par l’opération de nos Saints Esprits humanistes. Bashar El Assad, dont il serait passionnant d’ailleurs de collecter l’histoire vraie (pour mieux comprendre le lion en lui, par exemple), ne va pas faire cesser la guerre civile pour nos beaux yeux pacifiques. J’espère bien que des histoires vont dénoncer les inégalités, les abus… Le taux de chômage en Espagne ne va pas chuter pour autant, et le ministère de l’Identité nationale français (qui est une des raisons de ce projet, je m’en rends compte aujourd’hui) ne va pas rappeler les expulsés des différents pays pour s’excuser et leur proposer un trois pièces dans le centre de Paris.

Cela dit, il y a de vraies bonnes raisons à participer à ce projet.

D’abord, la bibliothèque numérique sur internet offre aux gens la possibilité de conserver une trace d’une histoire qui leur est chère, qu’ils vont mettre eux-mêmes en ligne : toutes les histoires vraies sont publiées sur le site dans leurs langues respectives en 2012. En 2013, les artistes, journalistes tout autour de la Méditerranée ouvriront les portes de cette bibliothèque, classeront les histoires, proposeront une sélection de celles qui les ont le plus touchés, en fonction de leur subjectivité.
Personnellement, j’écrirai un livre à partir de ces histoires, et treize créations sonores pour www.arteradio.com, mais tous les artistes qui le souhaitent sont invités à faire de même. Nous offrons donc aux gens la possibilité de faire vivre leurs histoires sous différentes formes artistiques.

Participer au projet, partager une histoire vraie avec le reste du monde méditerranéen, c’est aussi pour la personne la volonté d’écrire sa propre Histoire avec un grand H, de faire partie d’un projet ambitieux qui se propose, à travers les micro-histoires de chacun, de faire le portrait des gens qui vivent aujourd’hui autour de la Méditerranée, à une époque de changements majeurs.
Partager une histoire, c’est affirmer sa volonté de faire l’Histoire, d’être un sujet conscient, qui choisit de dire sa vérité, de témoigner de choses qu’il a vécues, et pour cela qui méritent d’exister à part entière, qu’elles soient joyeuses ou pénibles. C’est se donner la possibilité de se définir en tant qu’individu qui compte, qui rit, qui pleure, qui a des choses à dire.

L’intérêt du projet histoires vraies est donc bien politique, au sens propre du terme. Nous tenons à nous placer volontairement au-delà et en deça des frontières nationales, en ces temps de montée du nationalisme (« La France forte » de Sarkozy est un parfait exemple de slogan nationaliste, excluant, proposant un projet face au reste du monde). Nous proposons aux gens qui y participent d’envisager pour un moment leur vie non pas comme des Marocains, des Tunisiens, des Turcs, des Italiens, des Français, mais comme des citoyens d’un monde plus large, des citoyens qui disent JE (comme le mouvement des 99% aux Etats-Unis), et qui revendiquent leur histoire personnelle, c’est-à-dire qui se placent à un niveau universel.

Enfin, dire que oui il n’y a rien à gagner à raconter une histoire à son prochain, si ce n’est le plaisir qu’engendre le fait de raconter et d’écouter des histoires. Et cela n’a pas de prix.