La place du Grand Socco chuinte d’humidité, les pierres et les bétons des murets sont gorgés d’eau, avec un grand soleil pourtant, mais qui l’hiver a du mal à rentrer dans les angles. Comme un chauffage d’appoint qui ne sèche rien. Il fait doux, environ 13 degrés, et Tanger a l’air de transpirer de froid, comme une sueur glaciale qui coule sur les carreaux de marbre et les pavés dépenaillés.

Les pavés de la terrasse du Cinéma Rif, la Cinémathèque de Tanger

Le Maroc est un pays froid dont le soleil est chaud, me dit Frantz. C’est une citation du maréchal Lyautey, et pour une fois dans sa vie, ce n’était pas mal observé.

Frantz est prof d’anglais et sur son temps libre, le samedi matin, il s’occupe du ciné-club du lycée Régnault, le plus vieux lycée français du Maroc, ouvert en 1913.

Une ruine, me dit-il, mais au bon sens du terme. Le lycée a réussi à se vider de sa substance coloniale : j’aime les ruines parce qu’il ne reste que l’essentiel. Contrairement à certaines boîtes privées de Casablanca, ici je me sens libre de faire du bon travail.

La caisse du Cinéma Rif, fermée ce matin-là

La petite salle de la Cinémathèque est glaciale elle aussi mais une trentaine d’élèves passionnés sont présents pour suivre la dernière séance de ce cycle sur La Figure du double. Frantz a décidé de finir en beauté et de les étonner, après une série de films plus classiques, avec Le Magnifique, de Philippe de Broca. Voici un extrait vidéo de la séance, à la bonne heure de film : 

Le magnifique basse résolution

Ensuite François Merlin, alias Jean-Paul Belmondo, inventeur de l’idéal Bob Sinclair, qui fait rêver les ménagères, décide, par amour pour Christine alias Tatiana alias la magnifique Jacqueline Bisset, de plaquer son travail d’écrivain de gare :

– Qu’allez-vous faire ? lui demande Christine-Jacqueline-Tatiana, soucieuse.

– Je vais quitter Paris, et j’irai en Auvergne, ou peut-être dans l’Est.

Comment ne pas m’identifier, moi François l’Auvergnat, alors que je viens à peine de rendre un article sur Fernand Reynaud pour La Montagne ?

Oui, me dis-je, François Merlin a raison (d’ailleurs les François ne peuvent mentir), fini les pilules de cyanure qui traînent dans les dents creuses. Fini les collègues que l’on retrouve dévorés par un requin dans une cabine téléphonique et les popes véreux qui cachent un silencieux dans des croix pas catholiques. Pourquoi ne pas plutôt vivre un amour simple avec une femme parfaite sur les flancs du Puy-de-Dôme, à mater Shérif fais moi peur et les aventures de Bob Sinclar sur son home-vidéo, en se goinfrant de chips à l’aligot.

Et c’est là que, transi devant Le Magnifique de Philippe de Broca, plus d’un mois après mon départ, me vient ce pincement de cœur de l’exilé pour sa terre natale, volcanique, à l’air sec, vivifiant.